un pote de pote

Le script tournait en tâche de fond sur un petit VPS à trois euros. C’était codé en Elixir — c’est vrai que ce n’était pas très hype pour du simple scraping, mais Alban préférait : il trouvait la syntaxe plus jolie et les paradigmes fonctionnels tellement plus élégants. Ça moulinait en silence chaque nuit, interrogeait directement l'API d'Ouest-France, nettoyait la donnée à la volée et appliquait un filtre strict : trente-trois à trente-neuf ans.

Dès qu’une fiche correspondait, une notification ntfy faisait vibrer son téléphone.

À trente-six ans, Alban n’avait plus personne. Ses amis de fac avaient fini par se marier, déménager à l'autre bout de la France, faire des gosses ou s’évaporer dans la routine. Les rares fois où il essayait de reprendre des nouvelles, les réponses tombaient deux jours après : « Trop chaud cette semaine, mais on se cale un truc vite ! » Et le « vite » crevait dans le silence.

Alors, Alban avait trouvé son propre moyen d'exister.

Son travail d'OSINT était devenu méthodique. Pour le défunt du jour — Antoine V., trente-six ans, rupture d'anévrisme —, Alban n'avait rien trouvé sur les réseaux sociaux classiques. Pas de compte Instagram ni de profil public. Il avait fallu creuser plus profond : une requête WHOIS sur un nom de domaine abandonné depuis 2011 avait révélé un mail obsolète. En passant ce mail au crible d'un générateur de hash MD5, Alban avait retrouvé l'avatar Gravatar associé, puis une traînée de commentaires laissés sous des blogs WordPress consacrés aux bandes dessinées de SF des années 70. De là, une recherche ciblée sur archive.org l'avait mené à une page de discussion Wikipédia où cet identifiant débattait des pages de Lone Sloane de Druillet et des œuvres de Caza. Enfin, deux playlists Spotify oubliées confirmaient son goût pour le post-rock nordique, de Múm à Sigur Rós.

En quelques heures d'investigation croisée, Alban avait dessiné le portrait d'un mec solitaire qui passait ses nuits à lire de la vieille BD psychédélique avec son casque sur les oreilles.

Le jeudi après-midi, une lumière grise et basse drapait le crématorium de Vern-sur-Seiche.

Dans la salle d'hommage, le cercueil de chêne a glissé lentement sur la rampe métallique avant de disparaître derrière les panneaux d'acier. La famille avait calé les morceaux de musique un peu comme elle pouvait : la mère d'Antoine avait imposé Imagine de John Lennon, alors qu'Antoine répétait toujours que ce morceau mièvre lui tapait sur les nerfs ; le frère avait heureusement réussi à caser Samskeyti de Sigur Rós au moment du départ.

Après la cérémonie, la trentaine de personnes s'est retrouvée à cinq-dix minutes de là, dans une petite salle polyvalente louée par la famille. Sur une grande table en plastique, ils avaient aligné des briques de jus multifruits Tropicana, des thermos de café et des barquettes de viennoiseries.

Alban se tenait près du radiateur, son gobelet à la main, quand trois personnes de son âge se sont approchées. Deux mecs et une fille, les yeux encore rouges de fatigue et de tristesse.

— Salut, a dit le plus grand en hochant la tête. Moi c'est Romain. Tu connaissais Antoine d'où ?

Alban a posé son gobelet.

— Salut. Alban. C'était par un pote de pote, en fait. On avait bossé ensemble il y a trois ans sur un projet de site web pour un festival. On avait pas mal accroché.

— Ah, d'accord, a répondu le second, Thomas. C'est vrai qu'il nous parlait parfois de ses trucs en freelance sans trop donner de détails.

— Il racontait jamais grand-chose sur sa vie, a ajouté la fille, Léa. Mais si vous avez passé du temps ensemble, il a dû te saouler avec ses BD de SF.

Alban a esquissé un petit sourire.

— Un peu, ouais. Il m'avait parlé de Caza pendant une heure entière. Et il pouvait bloquer la moitié de la nuit sur le solo de batterie de Samskeyti.

Romain a marqué un temps d'arrêt, interloqué.

— Attends... Il t'a fait le coup de la batterie sur Samskeyti ? C'était son grand truc. Il me disait la même chose.

— C'est fou, a dit Léa en le regardant avec curiosité. Tu as un peu la même façon que lui de pencher la tête quand tu expliques un truc.

Alban s'est senti démasqué une seconde, mais il a aussitôt désamorcé :

— On aimait juste les mêmes trucs un peu bizarres, j'imagine.

— Bon, on se casse d'ici ? a lancé Thomas en grimaçant. J'en peux plus de leur jus multifruits tiède, ça va me détruire le bide. On va boire un coup au bar d'à côté, là où Antoine nous emmenait tout le temps. Tu viens avec nous ?

Habituellement, Alban coupait court dès la fin de la cérémonie. Rester, c'était prendre le risque de trop en dire et de se faire coincer. Mais l'invitation était directe, presque naturelle, et il n'a pas réussi à refuser.

Au bar, calés autour d'une table basse avec quatre pintes, l'ambiance s'est détendue. Plus ils parlaient d'Antoine, plus la réalité retombait lourdement sur Alban. Antoine était son alter ego. Même manière de vivre dans son coin, même humour à second degré, même isolement pesant.

— Depuis qu'il avait quitté le centre-ville pour son appart' en périphérie, il se sentait complètement à part, a raconté Léa en faisant sauter les gouttes de condensation sur son verre avec son ongle. Il me disait l'autre jour : « Passé 35 ans, les gens ont fermé la porte. Ils ont leur couple, leurs gosses, leurs vieux potes, et il n'y a plus de place pour personne d'autre. »

Alban a bloqué, le verre à deux centimètres des lèvres.

— Il disait ça ?

— Ouais, exactement ça, a confirmé Romain. C'est ça qui est dingue. Quand je vous vois discuter, je me dis que si vous vous étiez croisés en dehors du boulot, vous auriez été inséparables. Vous auriez passé vos nuits à bloquer à deux sur des délires que personne d'autre ne comprend.

Un silence est tombé sur la table. Alban a fixé la mousse de sa bière, sans jamais se douter qu'à quinze kilomètres de chez lui, un mec rigoureusement identique à lui crevait de la même solitude.

— Bon, a dit Thomas en posant sa pinte vide. On ne va pas se perdre de vue, Alban. Antoine aurait carrément aimé qu'on continue à se voir. Tu fais quoi samedi ?

Alban a levé les yeux vers eux. Il n'y avait plus d'OSINT, plus de jeu, plus de mensonge à tenir. Juste trois personnes qui lui faisaient spontanément une place autour de la table.

Dans sa poche, son téléphone a émis une brève vibration. La notification ntfy du VPS.

Sans sortir l'appareil, Alban a glissé la main dans sa veste, a déverrouillé l'écran au toucher, et a coupé le service.

— Rien, a répondu Alban. Je fais rien samedi. On se rejoint où ?