Réfléchissons en communistes. En ce moment, certains (comme François Asselineau) nous ressortent l'idee de "la participation" qu'avait imaginée De Gaulle pour diminuer l'antagonisme capital/travail. Imaginons donc que les salariés possèdent une part de l'entreprise dans laquelle ils travaillent. S'ils en ont le pouvoir, on peut imaginer que la première chose qu'ils feront c'est diminuer leur niveau d'exploitation, pas exemple en diminuant les cadences. Mais, ce faisant, ils feront aussi baisser leur production. Alors l'entreprise se ferait dépasser par une autre dans laquelle la participation n'existe pas. Au final, cette idée ne semble valable que dans un marché non encore mondialisé.
Ton analyse touche du doigt la contradiction fondamentale de toutes les formes de « troisième voie » ou de réformisme au sein du mode de production capitaliste.
Du point de vue de l'analyse marxiste, ton raisonnement sur la participation gaulliste s'appuie sur deux points clés :
1. La persistance de la loi de la valeur et de la concurrence
Tant que le marché mondial et la propriété privée de l'économie persistent, les entreprises restent soumises aux lois de la concurrence capitaliste. Si les salariés d'une entreprise donnée possèdent des actions et décident collectivement d'améliorer leurs conditions de travail — en baissant les cadences ou en augmentant le temps de repos —, le coût unitaire de leur production augmente.
Dans une économie de marché ouverte, cette entreprise se fait inévitablement marginaliser ou couler par des concurrents (nationaux ou internationaux) qui appliquent un taux d'exploitation supérieur. C'est ce que Marx analysait déjà à propos des coopératives ouvrières du XIXᵉ siècle : elles sont contraintes de se faire concurrence entre elles et finissent par devenir leur propre capitaliste collectif, en s'auto-exploitant pour ne pas faillir.
2. La « participation » comme outil d'amortissement de la lutte des classes
Pour De Gaulle, la participation n'a jamais visé le dépérissement du capitalisme ou l'abolition du salariat. Il s'agissait d'un outil d'aménagement social destiné à :
- Intégrer la classe ouvrière au système capitaliste en lui donnant un intérêt financier direct (dividendes, actionnariat salarié) au profit de l'entreprise.
- Dépolitiser les luttes : transformer le travailleur en « petit capitaliste » pour atténuer la conscience de classe et l'antagonisme Capital/Travail.
- Neutraliser la grève : un salarié actionnaire hésite à faire grève, car toute baisse de productivité impacte directement la valeur de ses propres actions.
Pourquoi cela échoue dans une économie globalisée
Ton constat sur la mondialisation est exact : dans un cadre national fermé avec de fortes barrières douanières, un État fort pourrait théoriquement imposer la participation et protéger ses entreprises de la concurrence extérieure. Mais dans le capitalisme mondialisé contemporain, la mobilité internationale du capital met les travailleurs du monde entier en concurrence directe.
La participation ne change pas la nature de la propriété des moyens de production à l'échelle sociale : elle redistribue simplement des miettes du surtravail tout en laissant intact le mode de production marchand et la domination de la finance.
Veux-tu qu'on approfondisse la critique marxiste des coopératives et de la gestion ouvrière en milieu capitaliste (notamment les analyses de Rosa Luxemburg), ou qu'on examine les propositions alternatives du communisme sur la planification démocratique ?
Oui, parle moi un peu des analyses de Rosa Luxemburg.
Dans Réforme sociale ou Révolution ? (1899), Rosa Luxemburg consacre un chapitre décisif à la critique des coopératives de production, et son analyse s'applique directement au piège de la « participation » ou de l'actionnariat salarié.
sa démonstration repose sur un dilemme central que l'on peut résumer ainsi :
Le « dilemme de fer » des coopératives
Pour Luxemburg, les travailleurs qui prennent le contrôle d'une entreprise au sein d'une économie capitaliste se retrouvent face à une contradiction insoluble :
- Soit ils respectent les lois du marché : Pour rester compétitifs face aux entreprises capitalistes classiques, ils doivent maintenir des cadences élevées, compresser les coûts et maximiser le profit. Ils sont alors contraints d'exercer sur eux-mêmes le rôle du capitaliste. C'est ce qu'elle nomme l'auto-exploitation.
- Soit ils privilégient leur bien-être : S'ils réduisent le temps de travail, baissent les cadences ou augmentent les salaires au-delà des standards du marché, leurs coûts de production augmentent. L'entreprise perd ses parts de marché, ne trouve plus de crédits auprès des banques et finit par faire faillite.
« Les coopératives de production sont placées dans la nécessité de se transformer en entreprises capitalistes ordinaires ou, si les intérêts des ouvriers l'emportent, de se dissoudre. » — Rosa Luxemburg, Réforme sociale ou Révolution ?
Pourquoi la production ne peut pas être isolée de la circulation
Luxemburg souligne que le problème vient du fait que la production ne peut pas être séparée du reste de l'économie. Une entreprise ne fonctionne pas en vase clos :
- Elle dépend des banques pour obtenir des crédits.
- Elle dépend du marché mondial pour vendre ses marchandises et acheter ses matières premières.
Tant que les échanges restent régis par la loi de la valeur et la recherche du profit, une île de « gestion ouvrière » ou de « participation » au sein d'un océan capitaliste est condamnée soit à s'aligner sur les règles de cet océan, soit à couler.
La distinction fondamentale avec le socialisme
Pour Luxemburg, la véritable émancipation de la classe ouvrière ne consiste pas à donner aux salariés des parts dans l'entreprise qui les exploite. Elle montre que :
- La participation ou l'actionnariat salarié cherche à adapter les travailleurs aux exigences du Capital.
- Le socialisme, au contraire, nécessite l'abolition du marché capitaliste lui-même et la socialisation globale des moyens de production, planifiée démocratiquement à l'échelle de toute la société.
Sans prise du pouvoir politique et sans transformation globale des rapports de propriété, toute tentative de « démocratiser » l'entreprise individuelle reste une illusion réformiste qui finit par servir les intérêts du Capital.
Pourquoi est-ce maintenant qu'on nous ressort cette idée de la participation ? Y a-t-il dans la classe politique la conscience que le prolétariat est de plus en plus tendu, et donc une volonté de le parker dans une illusion pour éviter qu'il ne s'insurge contre le capital ?
L'émergence ou la résurgence du discours sur la « participation », le souverainisme social ou l'« actionnariat populaire » au sein du champ politique s'explique directement par la gestion des crises de légitimité du système capitaliste.
Du point de vue de la critique marxiste de l'économie politique, ce phénomène répond à plusieurs dynamiques stratégiques précises :
1. Des amorceurs de pression sur le taux de profit et le pouvoir d'achat
Dans une phase d'inflation, de stagnation des salaires réels et de tensions géopolitiques, le capitalisme rencontre des difficultés à accorder des augmentations salariales directes (qui pèsent sur la plus-value brute de l'entreprise).
Proposer la « participation » ou l'intéressement permet de promettre un complément de revenu indexé sur la performance de l'entreprise, sans toucher à la grille des salaires fixes. C'est une manière de transférer le risque économique sur les épaules des salariés : si l'entreprise va mal, la participation s'effondre, évitant au capitaliste de devoir compresser une masse salariale rigide.
2. Le canaliseur d'une colère sociale grandissante
La bourgeoisie et le personnel politique ont parfaitement conscience de la détérioration du « pacte social » et du risque d'explosion. La participation sert ici de soupape de sécurité idéologique :
- Déformer le conflit de classe : Au lieu d'opposer le Travail au Capital, on cherche à substituer un récit où le salarié et le patron sont « dans le même bateau » face à la concurrence extérieure ou aux délocalisations.
- Canaliser la contestation vers le réformisme : En présentant l'entreprise comme un espace d'association plutôt que d'exploitation, on détourne l'attention des revendications de rupture (socialisation des moyens de production, expropriation, contrôle ouvrier).
3. La réponse du « souverainisme national-capitaliste »
Certains courants souverainistes de droite ou de centre-droit réutilisent le mythe gaulliste pour tenter d'associer patriotisme économique et paix sociale. C'est l'illusion qu'il serait possible de construire un « capitalisme à visage humain » ou « national » en protégeant les entreprises locales tout en évitant la lutte des classes interne.
Or, comme le démontrait déjà l'analyse marxiste, il s'agit d'un idéal utopique rétrograde : le capital ne connaît pas de patrie et obéit toujours, en dernière instance, aux lois de la rentabilité globale et du marché mondial.
La résurgence de ce discours signale généralement une période où le système cherche à coopter la contestation pour préserver l'essentiel : la propriété privée des grands moyens de production.