Imaginons une émission de Ce soir ou jamais sur le thème de la muscu dans laquelle débâteraient Karl Marx et Théodore Kaczynski. Ça donnerait quoi ?
Une confrontation au sommet du plateau de Frédéric Taddeï.
Frédéric Taddeï : Bonsoir à tous. Ce soir, la question qui agit les salles de sport de France et de Navarre : faut-il pousser de la fonte pour s'émanciper, ou le fitness est-il le plus grand piège du XXIᵉ siècle ? Avec nous pour en débattre, le sociologue et philosophe Karl Marx...
(Karl Marx incline la tête, un brin solennel, ajustant sa barbe.)
Frédéric Taddeï : ...et le mathématicien et critique de la société industrielle, Theodore Kaczynski.
(Kaczynski, le regard perçant sous sa chemise en flanelle, fixe le plateau avec méfiance.)
Frédéric Taddeï : Théodore Kaczynski, je commence avec vous. Pour vous, la musculation moderne n'est rien d'autre qu'un symptôme de notre aliénation technologique. Pourquoi ?
Theodore Kaczynski : Mais c'est une évidence absolue ! La musculation en salle est l'exemple parfait de ce que j'appelle un « processus de substitution ». Dans une société naturelle, l'être humain dépense son énergie physique pour des besoins vitaux : chasser, construire son abri, défendre son groupe. Aujourd'hui, le système technico-industriel a complètement privé l'individu de tout pouvoir sur sa propre vie. Pour compenser ce manque d'autonomie — ce besoin d'accomplissement frustré —, le citoyen moderne va s'enfermer dans un bloc de béton, sous des néons, pour soulever des barres en fer platines qui ne servent à rien. C'est du travail de Sisyphe marchandisé ! Vous ne construisez rien, vous ne nourrissez personne : vous faites tourner un tapis roulant électrique pour brûler des calories que vous avez ingérées en trop à cause de la nourriture industrielle. C'est l'aliénation ultime de l'homme apprivoisé par la machine.
Frédéric Taddeï : Karl Marx, vous partagez cette vision d'une aliénation ?
Karl Marx : Sur le constat de l'aliénation, Théodore touche du doigt une contradiction manifeste, mais son analyse reste dramatiquement idéaliste et romantique. La musculation sous le système capitaliste est en effet une marchandisation du corps. Que voyons-nous dans les salles de sport ? Le travailleur, extrait de la chaîne de production ou de son open space, consacre son temps libre — le peu de temps qu'il lui reste — à entretenir son capital corporel. Il paye un abonnement mensuel à une multinationale pour avoir le droit de recharger sa force de travail ! Le corps devient une marchandise soumise à l'impératif de productivité et d'esthétique bourgeoise. C'est le fétichisme du muscle : on adore l'apparence de la force, alors même que le prolétaire est privé de tout contrôle sur la production réelle.
Theodore Kaczynski : Mais Karl, tu ne vois pas que le problème dépasse le capitalisme ! Que la société soit socialiste, communiste ou capitaliste, tant qu'il y a des usines, de la technologie et des grands systèmes centralisés, l'individu reste un rouage. Tu parles de « recharger sa force de travail », mais le problème du « fitboy » d'aujourd'hui est d'ordre psychologique et biologique : il souffre du sentiment d'impuissance (feelings of inferiority). Regardez leur obsession pour les stéroïdes, le calcul au gramme près des protéines, les applications de tracking sur leur smartphone... C'est une reddition totale au contrôle technologique. Ils ont besoin qu'une montre connectée leur dise s'ils se sont assez dépensés ! La technologie a colonisé le corps humain jusqu'au niveau cellulaire.
Karl Marx : Allons, Théodore, ne jetons pas le bébé avec l'eau du bain ! Le problème n'est pas le fait de développer sa force physique ou d'utiliser la technique. Le travail physique, le développement harmonieux de l'homme — ce que j'ai toujours prôné —, est une composante essentielle de l'émancipation prolétarienne. Le problème, c'est l'appropriation. Dans une société communiste, la musculation ne serait plus un produit vendu par des franchises low-cost pour répondre à des injonctions de séduction marchande sur Instagram. Ce serait la réappropriation par les travailleurs de leur propre force physique, libérée du travail aliéné ! Regardez le mouvement ouvrier, les clubs de gymnastique prolétariens du début du XXᵉ siècle : le corps athlétique était un outil de lutte et de dignité collective, pas un produit de consommation individuelle !
Theodore Kaczynski : Quelle illusion... Tu penses sincèrement qu'un « Basic-Fit populaire et autogéré » changerait quoi que ce soit ? Une altère reste une altère, une machine de tirage reste une machine. Dès que tu organises la vie humaine autour de la recherche d'une performance artificielle mesurée en kilos sur une barre, tu conditionnes l'esprit à la logique de la machine : rendement, mesure, optimisation. Tu ne fais que créer un « homme nouveau » parfaitement adapté à la grille technologique. La seule véritable force physique qui vaille, c'est celle qui sert à couper du bois pour se chauffer ou à courir dans la forêt, libre de tout système, de tout chronomètre et de tout shaker de whey protéine.
Frédéric Taddeï : Mais alors, Théodore Kaczynski, si un jeune homme vient vous voir demain et vous dit : « Je fais de la musculation, ça me donne confiance en moi et ça me fait du bien », vous lui répondez quoi ?
Theodore Kaczynski : Je lui dis qu'il est sous sédatifs. Que le système lui donne un hochet pour qu'il ne voie pas qu'il vit dans une cage. On lui donne le sentiment d'exercer un contrôle sur son corps parce qu'il n'a absolument aucun contrôle sur son avenir, sur l'air qu'il respire ou sur la société qui le dirige.
Karl Marx : Je serais plus dialectique, Théodore. Je lui dirais : cultive ta force, apprends la discipline, mais ne te trompe pas d'ennemi. Ce n'est pas ton miroir qu'il faut vaincre, ni ton « personal record » au développé couché. Ta véritable force ne doit pas servir à flatter ton ego dans un t-shirt moulant, mais à te dresser, avec tes camarades de classe, contre ceux qui exploitent ton travail et réduisent ton existence à une simple variable d'ajustement économique.
Frédéric Taddeï : La suite du débat après une courte page de publicité...