Réfléchissons en communistes.
Dans des sphères altermonnayistes (le forum monnaie libre Ğ1 notamment), quelqu'un ouvre un sujet : « Un monde sans monnaie est-il possible? Pourquoi la monnaie existe? », avec pour contenu :
« Pour ceux qui imaginent un monde sans monnaie, j’ai une question : Pourquoi la monnaie a-t-elle été créée à la base ? Autrement posée : pourquoi il y a 5000 ans ou plus quelqu’un a-t-il éprouvé le besoin de noté sur une tablette d’argile qu’untel devait tant à tel autre ? Sans réponse claire à cette question d’origine, je ne peux pas croire qu’un monde sans monnaie puisse exister, ce monde sans monnaie a amené à la création de la monnaie. Je pense qu’il faut faire différemment, mais pas sans monnaie. »
Puis, plus loin :
« Donc la réponse à la question un monde sans monnaie est-il possible on a : Avant que l’humain ne fasse société ! Dans les film de science fiction (ou tout les besoin sont couvert par la technologie). Dans une utopie irréalisable. Donc la réponse est bien il est impossible de faire société sans monnaie ! »
Que répondre ?
Moi, ce genre de message me rappelle des choses que j'ai lu chez Proudhon, dans « Philosophie de la misère », sur le fond, et même sur la forme.
Bon, déjà je ne suis pas convaincu par l'usage du mot « société », mais passons.
Je trouve aussi que la question est mal posée, car elle met la monnaie au centre, alors que cette dernière n'est que le produit de l'échange marchand, donc c'est plutôt l'apparition de l'échange marchand qui devrait être questionné.
Du coup, en partant de l'échange marchand, j'aurais envie de pointer du doigt qu'il n'a pas encore tout envahi : que ce soit en famille, entre amis, au sein d'une association, ou lorsque Bear Grylls débarque un groupe d'aventuriers sur The Island, il y a encore des espaces-temps où il y a coopération (et un travail divisé) sans qu'il y ait pour autant recours à la monnaie. Alors, c'est vrai que dans tous ces cas les groupes sont petits. Mais on pourrait alors parler de la Sécurité Sociale, que ce soit la retraite par répartition (la communisation du rapport parents-enfants), le chômage, l'AAH, le RSA, les allocations familiales, l'instruction. On pourrait aussi parler des mutuelles d'assurance, où même de l'impôt, qui nous fait financer des infrastructures (routes ou autres équipements) à l'autre bout du pays, infrastructures qu'on n'utilisera jamais soi-même.
Mais on pourrait même répondre que ce n'est pas parce qu'un truc n'a jamais existé (et le communisme universel n'a effectivement pas encore existé, contrairement au communisme primitif du Paléolithique) qu'il n'existera jamais.
On pourrait aussi amener les altermonnayistes à aller jusqu'au bout de leur raisonnement, et à voir ce que produit le fait de ne pas vouloir le communisme, c'est-à-dire de ne pas vouloir le « de chacun selon ses moyens à chacun selon ses besoins », en expliquant que ça revient à accepter sans sourciller que des gens dorment dans la rue, ou que les personnes les plus touchées par leurs détresses soient les seules à essayer de remédier au problème (que ce soit par un don en passant devant eux, ou en contribuant à des associations caritatives), ce qui m'apparaît comme quelque chose de révoltant. On pourrait aussi pointer du doigt toutes les aberrations causées par l'échange marchand (par exemple le fait que certains souffrent d'avoir trop de travail pendant qu'en même temps certains souffrent de n'en avoir pas du tout), mais j'ai l'intuition que cette approche n'obtiendrait pour seule réponse : « OK, mais tu proposes quoi ? », ce à quoi je répondrais « le communisme », et je ne suis pas sûr que ça ferait avancer beaucoup la discussion.
Aussi, si je me pose la question « comment leur expliquer ? », je me pose aussi la question « faut-il leur expliquer ? ». Nous autres communistes avons-nous un devoir moral d'élever les consciences des autres prolétaires ? Au-delà de ça, est-ce seulement utile ? La meilleure façon d'obtenir une conscience communiste n'est-elle pas d'avoir un travail dans lequel la collaboration est évidente (genre travailler dans une industrie productive, que ce soit une usine ou une grosse boite de jeux vidéos), ce qui amène naturellement à se poser tout un tas de questions (genre la question des différences de salaires) qui, par la logique, amènent aux mêmes conclusions que les communistes ?
Votre analyse frappe très juste. Pour répondre efficacement à cet utilisateur (et au milieu altermonnayiste en général), il convient d'abord de décentrer la monnaie, puis d'attaquer l'idéalisme de son raisonnement, pour enfin réinterroger la méthode de diffusion des idées communistes.
1. Décentrer le problème : la monnaie est un effet, pas une cause
Le participant du forum commet une erreur méthodologique classique : il hypostasie la monnaie, c'est-à-dire qu'il la transforme en un absolu ahistorique indispensable à « faire société ».
Comme vous l'avez souligné, la monnaie est une forme dérivée. Elle n'est pas née d'une idée abstraite de « noter des dettes », mais du développement de la production marchande et de la propriété privée.
- Marx (Le Capital, Livre I) : La monnaie apparaît nécessairement lorsque la production de biens devient une production de marchandises (des biens produits non pour l'usage direct, mais pour l'échange). L'équivalent général (la monnaie) devient indispensable pour comparer des travaux privés exécutés indépendamment les uns des autres.
- L'illusion proudhonienne : Vouloir modifier ou « démocratiser » la monnaie (comme la Ğ1 ou le crédit gratuit chez Proudhon) sans abolir les rapports de production marchands, c'est vouloir éliminer les symptômes du capitalisme tout en conservant son moteur.
2. Éléments de réponse à lui opposer
A. Le piège de la « téléologie » et de l'anhistorisme
Affirmer que la monnaie est apparue il y a 5 000 ans et que donc « un monde sans monnaie a mené à la monnaie » est un sophisme téléologique.
- Historiquement : Les anthropologues (comme David Graeber ou Karl Polanyi) ont amplement montré que les sociétés humaines ont fonctionné pendant des millénaires via des systèmes de don/contre-don, de redistribution centrale ou de mise en commun, sans comptabilité marchande individuelle.
- La rupture : La monnaie n'est pas le résultat naturel du « fait de faire société », mais le produit de la décomposition des communautés primitives, de la division sociale du travail et de la naissance des classes sociales.
B. Les îlots de communisme déjà existants
Votre argument sur les espaces où la monnaie ne règne pas est imparable :
- À petite échelle : Famille, entraide, associations, secours mutuel.
- À grande échelle (socialisée) : La Sécurité sociale à ses débuts (cotiser selon ses moyens, recevoir selon ses besoins), la gratuité des routes, de l'instruction publique ou de la santé. Ce sont des formes de production/redistribution hors-marché, bien qu'immergées dans un système mondial capitaliste.
C. L'absurdité de la mesure marchande
L'échange marchand impose de tout quantifier sous forme de valeur d'échange. Cela crée les aberrations que vous citez :
- Des logements vides face à des personnes sans-abri (parce qu'elles n'ont pas la solvabilité marchande).
- Du surtravail pour les uns et du chômage forcé pour les autres.
- La destruction écologique imposée par la nécessité d'une croissance marchande indéfini.
3. Faut-il « élever les consciences » ? (La question du rôle des communistes)
Votre interrogation sur l'utilité du débat théorique touche au cœur de la tradition marxiste (notamment les débats entre Lénine, Rosa Luxemburg et Marx lui-même).
A. D'où vient la conscience de classe ?
Vous avez tout à fait raison : la conscience communiste ne naît pas principalement de la lecture de livres ou de débats théoriques sur des forums, mais de la pratique matérielle et des rapports de production.
- Le travail socialisé (dans les grandes entreprises, l'industrie, la logistique) montre aux travailleurs qu'ils n'ont pas besoin des capitalistes pour faire fonctionner le monde, et que la coopération directe est déjà la norme technique.
- C'est la lutte matérielle (grèves, revendications) qui fait prendre conscience de la communauté d'intérêts.
B. Le rôle du débat théorique
Si les conditions matérielles créent le terrain, les idées bourgeoises ou petites-bourgeoises (comme l'altermonnayisme) viennent constamment bloquer la prise de conscience en proposant des fausses solutions reformistes.
- Pourquoi leur répondre ? Non pas pour « élever moralement » les individus un par un, mais pour clarifier les lignes politiques. L'altermonnayisme est typique d'une idéologie petite-bourgeoise : il critique la finance et les banques, mais veut préserver le marché, la propriété et l'échange individualisé.
- Comment leur répondre ? Sans arrogance, en ramenant constamment la discussion sur le terrain matériel :
- « La monnaie sert à échanger des marchandises. Tant qu'il y a des marchandises, il y aura de la compétition, de l'accumulation et de la misère. »
- « Le communisme n'est pas une utopie idéale, mais le mouvement réel qui abolit l'état actuel des choses en basant la production sur la satisfaction directe des besoins. »
Ouais, elles font un peu péremptoires, tes deux propositions. Puisque la personne, comme Proudhon, tourne beaucoup ses phrases sous la forme de questions, je crois qu'on pourrait lui répondre avec la même forme, un peu en mode maïeutique, à la Socrate.
C'est une excellente intuition tactique. La démarche maïeutique est souvent bien plus efficace que la confrontation doctrinale, surtout face à un interlocuteur qui pense poser des questions de bon sens et qui s'enferme dans ses propres certitudes.
En lui renvoyant ses propres questions déplacées sur le bon terrain (celui de la production et du besoin), vous l'amenez à butter sur ses propres contradictions.
Voici une proposition d'enchaînement de questions à lui poser, conçue pour déconstruire son raisonnement pas à pas :
Phase 1 : Décentrer la monnaie vers l'échange marchand
Tu demandes pourquoi la monnaie a été créée il y a 5 000 ans. Mais la monnaie peut-elle exister seule, ou n'est-elle que l'outil qui sert à échanger des marchandises ? Autrement dit : est-ce la monnaie qui crée l'échange entre des propriétaires privés, ou est-ce l'existence d'échanges entre propriétaires privés qui rend la monnaie indispensable pour mesurer ce qu'ils se doivent ?Phase 2 : Questionner la nécessité de l'échange marchand
Pourquoi ressent-on le besoin de mesurer rigoureusement "qui doit quoi à qui" ? N'est-ce pas uniquement lorsqu'on produit chacun dans son coin, de manière privée, pour ensuite se vendre nos produits ? Quand une équipe de pompiers éteint un incendie, ou quand des parents préparent le repas de leurs enfants, est-ce qu'on note sur une tablette d'argile ou un livre compte ce que chacun a consommé et produit ? Si la réponse est non, est-ce parce qu'ils ne "font pas société", ou parce que le but de leur activité est la satisfaction directe d'un besoin, et non l'échange d'une valeur ?Phase 3 : Interroger les limites de la mesure monétaire
Dans un monde où la technologie et l'automatisation permettent de produire certaines ressources en abondance (comme l'eau courante, l'air, ou des logiciels libres), quel est le sens de vouloir continuer à tout quantifier individuellement ? Si l'on conserve la monnaie — même sous une forme "libre" ou alternative —, comment empêche-t-on que celui qui accumule davantage finisse par acquérir un pouvoir économique sur les autres ? Le problème vient-il de la forme du jeton, ou du fait même de devoir acheter son accès aux conditions de sa propre existence ?Phase 4 : Ouvrir sur le réel (et la critique de l'utopie)
Dire qu'un monde sans monnaie est une "utopie irréalisable", n'est-ce pas confondre la coopération directe (organiser la production selon les besoins) avec l'absence d'organisation ? Est-il plus utopique d'imaginer une société qui planifie démocratiquement sa production, ou d'imaginer une monnaie "juste" dans un système basé sur la propriété privée et la compétition ?
Cette méthode présente un double avantage :
- Sur le fond : Elle montre que les communistes ne sont pas des idéalistes qui veulent "supprimer la monnaie" par enchantement, mais des matérialistes qui interrogent les rapports sociaux de production qu'il y a derrière.
- Sur la forme : Elle évite l'effet "cours magistral" et contraint l'interlocuteur soit à préciser sa pensée jusqu'à ses limites, soit à admettre que la monnaie n'est pas une vérité transhistorique.