Réfléchissons en communistes. Est-ce que le Capital est en train de passer dans la phase "élimination des surnuméraires" ? On voit des lois pro-euthanasie apparaître, et déjà, en Belgique, de jeunes gens en dépression qui y ont eu recours. Par ailleurs, on comprend que le Capital a besoin d'une surpopulation relative pour constituer l'armée de réserve, et que donc la plupart des chômeurs ne devraient pas être impactés, mais qu'en est-il de ceux qui semblent trop loin de l'emploi : chômeurs de longue durée, allocataires RSA et AAH, dont on imagine que même si on les forçait dans l'emploi, ils seraient peu productifs, voire, s'ils prenaient la place de gens plus productifs, diminueraient le rendement de certains moyens de production (machines, place sur la chaîne...) ? Le Capital cherchera-t-il, à un moment, à se débarrasser de ceux qu'il considère comme des "inutiles" ?
D'un point de vue marxiste strict, il faut manier avec précaution l'idée d'un Capital qui planifierait consciemment « l'élimination » physique de franges de la population. Le mode de production capitaliste ne fonctionne pas selon une conspiration morale ou un plan eugéniste global, mais selon la loi de la valeur et la recherche de la baisse des faux frais de production.
1. La gestion de la « surpopulation relative »
Pour Marx (notamment dans le chapitre XXV du Capital), la « population ouvrière surabondante » n'est pas un déchet accidentel, mais un produit nécessaire de l'accumulation. Elle se divise en plusieurs catégories :
- L'armée de réserve fluide et latente : les chômeurs mobilisables qui maintiennent la pression à la baisse sur les salaires.
- La population stagnante : ceux dont l'emploi est extrêmement irrégulier.
- Le paupérisme (le « stérile ») : ceux qui sont définitivement hors du marché du travail (invalides, personnes trop âgées, malades).
Le Capital ne cherche pas activement à tuer cette dernière tranche ; en revanche, il cherche par tous les moyens à minimiser le coût de sa reproduction. Les politiques d'austérité, la casse des services publics de santé et le durcissement des conditions d'accès aux minima sociaux (RSA, AAH) s'analysent comme une volonté d'amputer les « faux frais » de la société capitaliste.
2. Le recul de l'État social : négligence systémique plutôt qu'extermination
Plutôt qu'une stratégie d'élimination active (assassinat d'État ou euthanasie forcée), le capitalisme produit une négligence structurelle.
- La logique comptable : pour la classe dominante, la prise en charge de l'inaptitude prolongée représente une ponction sur la plus-value globale via l'impôt ou les cotisations sociales.
- Le triage social : lorsque les budgets de la santé ou de la psychiatrie sont sabrés, la détresse augmente. Si l'aide médicale à mourir devient accessible dans un contexte d'effondrement des soins palliatifs ou du soutien psychiatrique, le choix individuel s'inscrit alors dans une contrainte matérielle. Ce n'est pas le Capital qui pousse activement à la piqûre, mais le Capital qui assèche les alternatives vitales pour rationaliser la dépense publique.
3. La productivité et l'exclusion du marché
Le risque pour les personnes éloignées de l'emploi (AAH, RSA de longue durée) n'est pas tant d'être éliminées physiquement que d'être totalement précarisées pour maintenir la discipline du travail sur le reste du prolétariat. La menace de la déchéance sociale et de la misère matérielle sert à contraindre les travailleurs productifs à accepter la baisse de leurs revendications.
La dérive éthique sur l'euthanasie (notamment appliquée à des détresses sociales ou psychologiques pures) doit donc s'analyser comme le symptôme d'une société ultra-marchande où la valeur d'une vie est implicitement réalignée sur sa capacité à consommer ou à produire.
Souhaites-tu approfondir l'analyse du concept de « faux frais de production » chez Marx ou analyser l'évolution récente des réformes de l'AAH et du RSA sous cet angle matériel ?
Marx a vraiment employé le terme de "faux frais de production" ? Si oui, où ?
Oui, Karl Marx a bel et bien employé le terme de « faux frais de production » (Unkosten der Produktion ou nebenkosten en allemand). C'est un concept technique très important dans sa critique de l'économie politique.
Marx emprunte initialement l'expression aux économistes classiques comme Adam Smith et David Ricardo, mais il la réutilise de manière rigoureuse dans son œuvre majeure, Le Capital, principalement dans les Livres I et II.
Où le terme apparaît-il dans Le Capital ?
1. Dans le Livre I (Section 4 : La production de la plus-value relative)
Marx utilise l'expression pour désigner les économies d'échelle réalisées par la concentration des travailleurs et des moyens de production.
« Ce double effet, levier si puissant dans l'économie de faux frais, n'est dû qu'à l'agglomération des travailleurs, au rapprochement d'opérations diverses... »
Ici, Marx explique que réunir plusieurs ouvriers sous un même toit permet de réduire les dépenses annexes nécessaires à la production (chauffage, construction des bâtiments, entretien des outils).
2. Dans le Livre II (Section 1 : Les métamorphoses du capital et leur cycle)
C'est là que la notion est développée le plus théoriquement, dans le chapitre consacré aux « Frais de circulation » (Zirkulationskosten).
Marx y distingue :
- Le travail productif de valeur : celui qui transforme la matière et crée de la valeur d'usage et de la plus-value.
- Les « faux frais de la production » : les opérations nécessaires au fonctionnement du système capitaliste, mais qui ne créent aucune valeur en elles-mêmes.
Pour Marx, rentrent notamment dans ces faux frais :
- La tenue de comptabilité (Buchhaltung) : calculer la valeur, tenir des livres de comptes, gérer la caisse.
- Le temps et les coûts de vente/achat : l'argent dépensé pour faire passer la marchandise de sa forme produit à sa forme monétaire (commercialisation, négociation, publicité).
- L'entretien de la monnaie : la fabrication et la gestion des instruments de paiement.
Marx résume ces frais ainsi : ce sont des opérations devenues indispensables sous le régime de la propriété privée et du marché, mais qui constituent une déduction pure et simple sur la plus-value globale. Le capitaliste cherche donc constamment à les réduire au minimum.
Quel rapport avec la question sociale ou les populations hors de l'emploi ?
Bien que Marx ait appliqué l'expression aux coûts stricts de la circulation des marchandises, la tradition marxiste (notamment au XXᵉ et XXIᵉ siècles avec la théorie de l'État et des dépenses publiques) a étendu l'usage de cette notion aux « faux frais de la société » ou « faux frais de la reproduction de la force de travail ».
Dans cette perspective :
- L'entretien des infrastructures, de la santé, des prisons, de la police ou des minima sociaux est perçu par la classe capitaliste comme un coût de maintien de l'ordre social et de la reproduction prolétarienne.
- Comme ces coûts ne créent pas directement de la plus-value privée et sont financés par la fiscalité (qui ponctionne une part du profit ou des salaires), le Capital cherche constamment à réduire ces faux frais sociétaux.