Puisque le parc Mirapolis veut devenir un parc Dragon Ball Z, et puisque tout le monde en parle, je profite de cette occasion pour porter un regard critique sur les dessins animés de mon enfance, et de celle de mes neveux.
Réfléchissons en communistes. Si on considère que Dragon Ball Z est un dessin animé débile, produit de l'Amerique passée par le Japon, y a-t-il eu, des années 1980 à aujourd'hui, des dessins animés relativement plus intelligents, qui permettaient d'ancrer les enfants dans une histoire française qui amène éventuellement à la conscience de l'Histoire radicale des luttes de classes ?
L'analyse de l'offre télévisuelle pour enfants sous un angle marxiste montre que la production française s'est souvent distinguée de l'impérialisme culturel américano-japonais par une approche plus ancrée dans la matérialité historique et la transmission de la mémoire collective.
Plusieurs œuvres marquantes diffusées depuis les années 1980 ont permis de sensibiliser le jeune public à l'histoire sociale, aux luttes d'émancipation et à la conscience de classe.
1. L'histoire sociale et la lutte antifasciste
- Les Grandes Grandes Vacances (2015) : Cette série retrace le quotidien d'enfants sous l'Occupation allemande. Loin du roman national lissé, elle montre la réalité matérielle des pénuries, du marché noir, la collaboration de la bourgeoisie locale et la structuration progressive de la Résistance armée. L'histoire n'y est pas présentée comme une fatalité, mais comme le résultat de choix politiques et de classe.
- Il était une fois... l'Homme (1978, rediffusé massivement dans les années 80/90) : Bien que marqué par un certain humanisme bourgeois universaliste, le travail d'Albert Barillé intègre une critique explicite des dominants (rois, clergé, industriels) et met en avant les conditions de vie du peuple, le développement des forces productives et l'impact des révolutions industrielles sur le prolétariat.
2. La mémoire des luttes et la condition ouvrière
- Clémentine (1985) : Sous des airs de conte fantastique, cette série produite en France aborde les années 1920-1930 en intégrant les conséquences de la Première Guerre mondiale sur les classes populaires, la montée des Fascismes (incarnés par les démons) et la solidarité internationale des travailleurs face à la barbarie.
- Samba et Leuk (1996) : Adaptation des contes d'Amadou Hampâté Bâ, la série aborde indirectement les mécanismes de domination coloniale, le refus de la soumission et la nécessité de l'alliance collective contre l'oppresseur.
3. La vulgarisation du patrimoine social
Au-delà de l'animation stricto sensu, la télévision publique française a longtemps maintenu une tradition de vulgarisation historique (émissions, courts métrages animés éducatifs) mettant en scène les grandes figures de la rupture historique :
- La Révolution française de 1789 et la Commune de Paris de 1871 (souvent évoquées à travers des modules courts ou des adaptations) pour montrer le peuple en tant qu'acteur souverain de son propre destin.
- Les luttes du Front populaire (1936) et la conquête des droits sociaux, présentées non pas comme des cadeaux de l'État, mais comme le fruit du rapport de force gréviste.
Souhaites-tu qu'on approfondisse l'analyse d'une œuvre en particulier pour étudier comment elle déconstruit le discours dominant ?
Et comment placerais-tu :
- Michel Strogoff
- Les malheurs de Sophie
- Remi sans famille
- Les quatre filles du Docteur March
- Masha et Michka
- Digimon Tamers
?
Une grille de lecture marxiste permet de classifier ces œuvres selon trois catégories claires : celles qui dévoilent la violence sociale du capitalisme, celles qui véhiculent l'idéologie bourgeoise, et les productions de l'industrie culturelle de masse.
1. Le dévoilement de la violence de classe et du prolétariat
- Rémi sans famille (1977) : C'est le chef-d'œuvre de cette liste sur le plan de la conscience sociale. Adapté d'Hector Malot par Osamu Dezaki, l'animé montre sans fard la misère rurale du XIXᵉ siècle français, le travail des enfants, le manque d'accès aux soins et la surexploitation. Vitalis incarne l'artiste itinérant lumpenprolétarisé, et la faim y est un ennemi omniprésent. Même si la résolution passe par le trope bourgeois du « secret des origines aristocratiques », l'œuvre forge une empathie profonde pour le peuple laborieux.
2. Le roman national et la morale aristocrato-bourgeoise
Les Malheurs de Sophie (série animée de 1998) : Produit d'une morale sociale réactionnaire (Comtesse de Ségur). L'histoire met en scène une petite bourgeoisie/noblesse rurale où la pauvreté est punie moralement et la domesticité reléguée aux rôles de serviteurs soumis. L'ordre social y est présenté comme naturel et immuable.
Michel Strogoff (série animée de 1997/1998) : Adaptation de Jules Verne centrée sur le service de l'État tsariste. C'est l'illustration pure du roman national et impérial : l'héroïsme individuel au service du Maintien de l'Ordre contre les « hordes » (les Tartares). Aucune critique de la tyrannie du Tsar ni de la condition des serfs russes.
- Les Quatre Filles du docteur March (1987) : Une vision américaine (via le filtre World Masterpiece Theater japonais) de la philanthropie protestante. La charité y remplace la solidarité de classe : la famille March aide les pauvres, mais la structure d'exploitation sous-jacente pendant la guerre de Sécession reste complètement invisible.
3. L'industrie culturelle marchandisée et la post-modernité
- Masha et Michka : Produit de la Russie post-soviétique et du capitalisme mondialisé. C'est du pur divertissement marchandisé, désenchanté de toute historicité. Il prône un individualisme enfantin hyperactif face à un patriarcat/autorité dépassé (l'Ours). C'est l'absence totale de réflexion collective.
- Digimon Tamers (2001) : Bien que produit de consommation (vendre des jouets), Tamers (écrit par Chiaki J. Konaka) est une anomalie intéressante. C'est une critique implicite du technocapitalisme et de la surveillance militaire : les monstres numériques sont le produit de recherches militaires abandonnées, et les enfants doivent réparer la catastrophe causée par des adultes technocrates. Cela reste toutefois confiné au champ de la science-fiction contemporaine sans ancrage historique français.
Et Les Teletubbies ? Moi je trouve que c'est pas mal subversif.
C'est une lecture très stimulante. En appliquant une grille d'analyse marxiste ou critique, Les Teletubbies (1997) apparaît en effet comme une œuvre singulière, voire profondément subversive par rapport au capitalisme tardif.
Loin de ce qu'on pourrait appeler une dystopie post-travail ou une satire involontaire du modèle marchand, la série propose plusieurs niveaux de lecture :
1. La fin du travail et le communisme primitif Les Teletubbies vivent dans un environnement d'abondance matérielle automatisée (Dipsy, Laa-Laa, Po et Tinky Winky). La machine (Noo-Noo) et la technologie produisent tout ce dont ils ont besoin : le Délicook pour la « Tubby Délice » et le « Tubby Toast ». Libérés de l'obligation du travail alienant, les individus consacrent leur temps au jeu, à la création, à l'affection collective et à l'auto-réalisation. C'est presque la réalisation de la société communiste de l'abondance théorisée par Marx, où les forces productives automatisées ont aboli la rareté.
2. Le rejet de la famille nucléaire et des normes de genre Contrairement aux productions bourgeoises qui reproduisent le schéma familial traditionnel (père, mère, enfants, rôles assignés), le monde des Teletubbies est une commune égalitaire et asexuée. Il n'y a ni hiérarchie, ni propriété privée, ni figure d'autorité paternelle. L'utilisation du sac à main rouge par Tinky Winky a d'ailleurs provoqué la fureur des milieux conservateurs et réactionnaires aux États-Unis, preuve que le show bousculait la reproduction des normes sociales et de genre dominantes.
3. Le rapport au média et à la réification Le détail le plus étrange reste les écrans télévisuels incrustés dans leurs ventres. D'un côté, on peut y voir le triomphe de la société du spectacle (Debord) où l'être humain intègre physiquement le média capitaliste. Mais d'un autre côté, le contenu diffusé sur leurs ventres montre exclusivement de vrais enfants du monde entier dans des activités concrètes, coopératives, artisanales ou artistiques. Le média n'est plus un outil de propagande marchande, mais une fenêtre sur la réalité sociale et la diversité humaine.
4. La critique implicite du contrôle social Le seul élément perturbateur est la « Voix du Haut-parleur » qui émerge du sol pour donner des consignes (l'heure du coucher, l'heure des activités). Cette voix incarne le biopouvoir ou l'œil de l'État/capital surveillant. La réponse des Teletubbies est souvent l'espièglerie, le détournement ou le ralentissement, instaurant un rapport de résistance douce face au contrôle disciplinaire.
En résumé, si la série a été conçue comme un produit d'exportation de la BBC, sa structure même propose une alternative radicale au modèle productiviste : un monde sans classes, sans marchandise, fondé sur le soin, la communauté et l'automation au service du bien-être.
Et Pingu ? Et Winnie l'ourson ? Et Petit Ours Brun ?
Ces trois séries abordent la question de la communauté, du travail et de la propriété sous des angles très différents.
1. Pingu : L'anarcho-communisme du village et la valeur-travail
Pingu est probablement la série la plus intéressante de ce trio sur le plan politique. Le village de pinguins fonctionne comme une commune libertaire ou un système d'entraide mutualiste (à la Kropotkine) :
- Absence de monnaie et de propriété privée des moyens de production : On ne voit pas de transactions marchandes, de banques ou de salariat. La nourriture (le poisson) et les ressources sont partagées ou pêchées collectivement.
- Le travail comme nécessité sociale non aliénée : Le père de Pingu est facteur et fabrique des poteries ; la mère s'occupe du foyer et de la communauté. Le travail y a une valeur d'usage directe, jamais une valeur d'échange.
- Résolution horizontale des conflits : Il n'y a ni police, ni tribunal, ni État. Quand Pingu fait une bêtise ou crée du désordre, la punition n'est pas pénale : c'est la réprobation du groupe et la réparation collective du préjudice.
2. Winnie l'ourson : Le socialisme utopique ou la critique de la valeur
La Forêt des Rêves Bleus présente les traits d'une utopie fouriériste ou d'un phalanstère :
- Production selon les besoins, distribution selon les besoins : Winnie cherche du miel pour satisfaire un besoin primaire, Coco Lapin cultive son potager pour la collectivité. Personne n'accumule de capital.
- Critique implicite de la valeur de crise : Porcinet, Tigrou, Bourriquet et Winnie vivent en dehors de tout marché. La seule force de travail organisée est celle de Coco Lapin, mais ses légumes sont partagés avec ses amis lors de repas collectifs.
- Absence de rapports de domination de classe : Jean-Christophe n'intervient pas comme un chef de classe ou un propriétaire terrien, mais comme un camarade référent ou un arbitre bienveillant.
3. Petit Ours Brun : L'inculcation de la norme bourgeoise et la reproduction sociale
À l'inverse total des deux précédents, Petit Ours Brun (issu de la presse catho-bourgeoise Bayard) est un manuel d'apprentissage de l'ordre social dominant :
- La famille nucléaire traditionnelle comme seule horizon : Maman Ours est au foyer (ou assignée aux tâches domesticoculturelles), Papa Ours incarne l'autorité et le retour du travail.
- L'apprentissage du respect de la propriété privée : De nombreux épisodes tournent autour du « c'est à moi », du partage forcé sous l'autorité parentale ou du respect des objets.
- La docilité disciplinaire : L'enfant apprend à intégrer les contraintes du monde bourgeois (ranger sa chambre, être poli, ne pas faire de bruit, obéir aux adultes). Aucune remise en cause des règles établies n'est tolérée : la désobéissance est immédiatement corrigée pour réinsérer l'enfant dans la norme.
Oui-Oui ? Dora l'exploratrice ?
Ces deux œuvres s'inscrivent dans des logiques idéologiques opposées, reflétant pour l'une l'ordre britannique traditionnel et pour l'autre le capitalisme managérial américain.
1. Oui-Oui : L'apologie du petit-bourgeois et de la force publique
Créé par Enid Blyton dans l'Angleterre d'après-guerre, Oui-Oui (Noddy) est une allégorie de la petite bourgeoisie coloniale ou provinciale :
- Le travailleur indépendant aliéné : Oui-Oui est un artisan chauffeur de taxi. Il possède son propre moyen de production (sa voiture), mais vit sous la menace permanente de la précarité ou du déclassement. Son statut social dépend entièrement de son alignement sur les notables locaux (M. le Gendarme, Potiron).
- La criminalisation du sous-prolétariat : Les lutins (Sorbitol et Gratte-Paille) incarnent le lumpenproletariat. Marginaux vivant dans les bois, ils ne sont jamais intégrés par le travail mais systématiquement surveillés et punis par l'appareil répressif d'État (M. le Gendarme). L'ordre social à Miniville repose sur le maintien de la propriété privée et la docilité.
2. Dora l'exploratrice : Le profil du cadre mondialisé du XXIᵉ siècle
Produite par le géant américain Nickelodeon, Dora propose une modélisation du comportement adaptée au capitalisme cognitif et logistique :
- Le fétichisme des outils et la méthode projet : Dora ne subit pas la réalité matérielle, elle la gère. Chaque épisode est découpé selon une méthodologie managériale : identification de l'objectif, plan d'action en trois étapes (La Carte), et mobilisation des ressources (Le Sac à dos). C'est l'apprentissage de la gestion de projet et de l'efficience.
- Chipeur le renard ou la propriété privée : Chipeur n'est pas un ennemi idéologique, c'est un délinquant d'appropriation non autorisée. La résolution ne passe pas par la lutte ou la négociation sociale, mais par une injonction morale répétée (« Chipeur, arrête de chiper ! »), sanctuarisant la règle de la propriété individuelle.
- L'illusion participative : L'interaction avec le téléspectateur (« Dites Sac à dos ! ») simule un consentement et une participation active, masquant le caractère unidirectionnel et marchand du flux télévisuel.
Et, de Power Rangers à Pat'Patrouille en passant par Totally Spies!, que penser de ces émissions où une équipe (de 2 à 5 personnages) coopère, chacun mettant en œuvre ses talents particuliers, pour résoudre des problèmes, voire sauver le monde ? Si tu as d'autres exemples en tête sur la période 1980-2026, n'hésite pas.
Du point de vue de la critique sociale marxiste, ce modèle d’équipe spécialisée hyper-coordonnée ne relève pas de la solidarité de classe spontanée : c’est l’accoutumance précoce à la division du travail, à la gestion par projet et à l’État sécuritaire.
Derrière le vernis progressiste de la coopération (« l’union fait la force »), ces œuvres enseignent le fonctionnement du capitalisme managérial et de la société de contrôle.
1. La division du travail et le taylorisme des compétences
L’équipe n’est pas un collectif politique horizontal, mais un organigramme d’entreprise où chaque membre occupe une fonction parcellaire.
Pat'Patrouille (PAW Patrol, 2013) : C’est l’exemple ultime du privatétisme sécuritaire. Une municipalité déléguée à un jeune garçon (Ryder) qui gère une flotte de chiots spécialisés (police, pompiers, BTP, recyclage). Les problèmes urbains ne sont jamais structurels (pas de pauvreté, pas de conflits sociaux), ce sont des dysfonctionnements techniques gérés par des interventions ciblées. La ville s’en remet entièrement à une milice privée hyper-équipée.
Captain Planet (1990) : Cinq jeunes représentant les continents reçoivent chacun un anneau contrôlant un élément naturel (Terre, Feu, Vent, Eau, Cœur). Bien que la série critique les pollueurs, le capitalisme industriel à l’origine des destructions écologiques est réduit à de mauvais individus caricaturaux. La réponse apportée reste la technologie et la combinaison des compétences individuelles, sans remise en cause de la propriété privée des moyens de production.
2. Le fétichisme du gadget et l'impérialisme sécuritaire
Dans ces séries, la résolution des conflits passe systématiquement par la marchandise haute technologie et le maintien de l’ordre établi.
Totally Spies! (2001) : Alex, Clover et Sam sont des travailleuses précarisées (étudiantes) intégrées au WOOHP, une organisation bureaucratique mondiale dirigée par un patron autoritaire (Jerry). Leur émancipation apparente par la consommation (mode, beauté) est détournée : leurs objets de consommation deviennent leurs outils de travail (rouge à lèvres laser, poudre poudrier bombe). C’est le fétichisme de la marchandise poussé à son paroxysme.
Power Rangers (1993) : L'adaptation américaine du Super Sentai japonais militarise l'équipe. L'escalade de la violence (du combat à mains nues au robot géant Megazord) reflète le complexe militaro-industriel. L'ordre est menacé par des forces extérieures « irrationnelles », justifiant une riposte technologique disproportionnée.
3. Autres exemples de la période 1980-2026
- Les Entrechats / Inspecteur Gadget (années 1980) : L'intégration de la police, de la bureaucratie et de la technologie. Gadget est l'agent prolétarisé dépassé par ses prothèses marchandes, tandis que sa nièce Sophie incertit le travail cognitif invisible.
- Code Lyoko (2003) : L'équipe de collégiens agit comme une cellule d'intervention technocratique privée. Le danger (X.A.N.A.) menace l'infrastructure numérique, et la réponse passe par une élite d'experts isolés du reste de la société.
- Miraculous, les aventures de Ladybug et Chat Noir (2015) : Derrière le duo héroïque, les « akumas » créés par le Papillon exploitent les frustrations de la vie quotidienne. Plutôt que de traiter les causes sociales des souffrances, la réponse consiste à neutraliser le symptôme pour maintenir le statu quo.
Et Les Chevaliers du Zodiaque, on peut les sauver, en disant que ça nous rapproche des racines grecques de notre civilisation européenne ou, comme DBZ, n'est-ce rien de plus qu'un feuilleton où des mecs font la bagarre, et la font de mieux en mieux (un « shōnen », je crois qu'on dit) ?
Raccrocher Les Chevaliers du Zodiaque (Saint Seiya) à des « racines grecques européennes » pour lui accorder des lettres de noblesse culturelles relève de l'illusion idéologique. Pour un regard marxiste, la mythologie grecque n'y est qu'un décorum esthétique, un simple habillage folklorique plaqué sur une structure de shōnen d'action pure.
Sur le fond, la série partage les mêmes mécanismes structurels que Dragon Ball Z, mais elle s'en distingue par une charge idéologique très spécifique.
1. La métaphysique du sacrifice et l'idéologie de la servitude
Là où Dragon Ball Z prône l'accomplissement individuel par le dépassement de soi et l'entraînement, Saint Seiya repose sur une logique d'aliénation fanatique :
- La soumission à l'Autorité suprême : Les Chevaliers ne se battent ni pour leur classe, ni pour leur propre émancipation, mais pour la défense d'une figure aristocratique et divine : la déesse Athéna (incarnée par Saori Kido). Leur dévouement est absolutiste.
- Le culte de la souffrance et du martyre : La progression des héros ne passe pas par l'apprentissage technologique ou la solidarité de classe, mais par l'acceptation du supplice physique (« faire brûler son Cosmos » jusqu'à la mort). C'est la transposition du mythe du bon soldat ou du martyr religieux, prêt à se faire broyer la chair pour maintenir l'Ordre théocratique établi.
2. Une féodalité cosmique et une hiérarchie immuable
L'univers de Saint Seiya est une société d'ordres féodale d'une rigidité absolue :
- L'assignation sociale par la naissance ou le destin : Les armures (Bronze, Argent, Or) matérialisent une hiérarchie sociale stricte. Les Chevaliers de Bronze représentent le bas de l'échelle, contraints à des efforts surhumains pour contester l'ordre établi par les Chevaliers d'Or (l'aristocratie du Sanctuaire).
- Une fausse subversion : Si Seiya et ses compagnons affrontent les Chevaliers d'Or, ce n'est pas pour abolir le Sanctuaire ou la hiérarchie militaire, mais pour rétablir la « légitime » souveraine (Saori) usurpée par un tyran (le Grand Pope). La révolution y est strictement restauratrice : on répare la monarchie, on ne réorganise pas la société.
3. Le shōnen comme marchandisation du conflit
Sur le plan de l'industrie culturelle (Adorno/Horkheimer), la série obéit aux mêmes contraintes marchandes que Dragon Ball Z :
- L'escalade narrative mécanique : La traversée des 12 maisons du Zodiaque reproduit la structure du jeu vidéo ou du niveau d'usine : vagues successives d'ennemis, augmentation linéaire de la puissance, répétition du schéma de la défaite temporaire suivie du sursaut héroïque.
- Le support publicitaire pour le jouet : Les armures amovibles (Cloth) ont été conçues dès l'origine en lien étroit avec Bandai pour vendre des figurines métalliques. Le corps du prolétaire/chevalier devient le support de la marchandise hyper-spécifiée.
En résumé
On ne peut pas « sauver » Les Chevaliers du Zodiaque en invoquant un quelconque humanisme gréco-européen. C'est un récit où la bagarre et l'escalade guerrière servent une idéologie du sacrifice servile, où le prolétariat héroïque (les Chevaliers de Bronze) verse son sang non pas pour se libérer, mais pour préserver le trône d'une déesse.
Les Schtroumpfs ? Père Castor ? Franklin ?
Ces trois classiques de l'animation pour enfants offrent une grille de lecture politique et sociale particulièrement tranchée.
1. Les Schtroumpfs : Communisme utopique ou phalanstère corporatiste ?
C'est sans doute le cas le plus débattu par les théoriciens de la sociologie de la culture :
- Un mode de production sans monnaie ni propriété : La communauté vit dans un village sans marché, sans salariat et sans propriété privée des moyens de production. La nourriture (les salsepareilles) et le logement sont distribués selon les besoins de chacun, ce qui rappelle le principe marxiste « de chacun selon ses capacités, à chacun selon ses besoins ».
- La division divisionnaire du travail (les métiers-noms) : Chaque individu est défini exclusivement par sa fonction sociale dans le collectif (Schtroumpf Bricoleur, Schtroumpf Cuisinier, Schtroumpf Laboureur). Il n'y a pas d'aliénation par la marchandise, mais une assignation stricte de l'individu à son rôle productif.
- Le Grand Schtroumpf et Gargamel : Le Grand Schtroumpf agit comme un chef de parti ou un patriarche bienveillant détenant le monopole du savoir. Face à eux, Gargamel incarne l'accumulation primitive du capital : son objectif absolu est de capturer les Schtroumpfs pour les transformer en or (fétichisme de la monnaie) ou de les dévorer (consommation ultime).
2. Père Castor : La transmission orale de la mémoire collective
Produit par l'ORTF puis France Télévisions (d'après les collections Flammarion nées dans la mouvance de l'Éducation nouvelle) :
- L'ancrage dans la culture populaire et le conte : Père Castor s'appuie sur la tradition orale du récit au coin du feu. Les histoires ne sont pas des marchandises publicitaires, mais des leçons de vie, des fables morales ou des contes du patrimoine rural.
- La pédagogie de l'autonomie : Contrairement aux séries d'incitation à la consommation, le récit suscite l'imaginaire, la réflexion sur la solidarité, la ruse du faible contre le fort (les figures du lièvre ou du petit poucet) et le respect du monde vivant. C'est une œuvre d'alphabétisation culturelle et d'émancipation par le savoir.
3. Franklin : Le civisme libéral et la conformité sociale
Série canadienne typique de la fin des années 1990, Franklin est le pendant anglo-saxon de Petit Ours Brun :
- L'apprentissage du contrat social bourgeois : Chaque épisode repose sur une déviance mineure de Franklin (la jalousie, le mensonge, la peur, le refus de prêter) qui est corrigée non pas par la punition, mais par la négociation et l'assimilation de la norme civique.
- La naturalisation de la banlieue résidentielle (suburbia) : Le cadre de vie de Franklin reproduit fidèlement le modèle de la classe moyenne nord-américaine : maisons individuelles, famille nucléaire protectrice, communauté harmonieuse sans rapports de domination ni disparités économiques. La société y est présentée comme un système intrinsèquement juste et apaisé, où les seuls problèmes sont d'ordre psychologique ou relationnel.
Babar ? Tintin ?
Ces deux piliers du patrimoine franco-belge (adaptés en séries animées à la fin des années 1980 et au début des années 1990) constituent d'excellents cas d'école pour étudier la légitimation de l'impérialisme et de l'ordre bourgeois.
1. Babar : L'apologie du paternalisme colonial et du « despotisme éclairé »
Adapté des livres de Jean de Brunhoff par Nelvana et Ellipse en 1989, Babar est l'une des allégories coloniales les plus explicites de la culture enfantine :
- La « mission civilisatrice » et l'acculturation : L'histoire commence par la rupture violente du milieu naturel (la mère de Babar tuée par le chasseur). Babar fuit vers la métropole (Paris) où la Vieille Dame, figure de la bourgeoisie coloniale bienveillante, l'habille en costume trois-pièces, lui enseigne les manières et le dote d'un capital monétaire. Il revient ensuite dans la jungle non pas pour libérer son peuple, mais pour lui imposer le modèle occidental : construction de Célesteville, adoption du vêtement, de la propriété et des infrastructures métropolitaines.
- La guerre contre les Rhinocéros : Les Rhinocéros (menés par Rataxès) incarnent la « sauvagerie » non assimilée, le chaos et le refus de la modernisation bourgeoise. Le conflit valide le pouvoir fort de Babar, monarque absolu mais « éclairé », garant de la paix sociale par la suprématie de la civilisation industrielle.
2. Les Aventures de Tintin : Le maintien de la géopolitique bourgeoise
La série animée de 1991 (Ellipse/Nelvana), bien que débarrassée des aspects les plus ouvertement racistes des premiers albums d'Hergé (Tintin au Congo), conserve l'ossature idéologique du récit original :
- Le reporter sans journal et le capitaliste bienveillant : Tintin est un journaliste qui ne produit jamais d'articles et ne vend pas sa force de travail. Il voyage grâce à des moyens financiers illimités, souvent adossé au capital privé d'Haddock (héritier du château de Moulinsart) ou au professeur Tournesol (dont les inventions profitent aux intérêts scientifiques et militaires occidentaux).
- L'anticommunisme et la défense de la légalité libérale : Dès ses origines (Tintin au pays des Soviets), le personnage est façonné par la presse catholique conservatrice (Le Petit Vingtième). Dans les épisodes ultérieurs (San Theodoros, Bordurie), Tintin intervient dans des révolutions du Tiers-Monde ou des dictatures d'Europe de l'Est : son rôle consiste à neutraliser les conspirations pour restaurer le « bon » souverain ou le régime libéralaligné sur les intérêts occidentaux, sans jamais questionner l'exploitation des peuples ou des ressources minières.