Réfléchissons en communistes.
J'aimerais mieux m'approprier l'impact de l'augmentation de la composition organique sur le taux de profit, de sorte d'en avoir toujours une image claire, voire même de pouvoir l'expliquer rapidement à quelqu'un.
On sait que l'augmentation de la composition organique diminue le taux de profit, à taux d'exploitation égal. Dans la réalité, lorsqu'une entreprise investit, le taux d'exploitation augmente, et on le comprend bien : le salarié étant équipé d'un capital plus…
raffiné(?), la productivité de son travail augmente. À ce moment, deux possibilités :
- il y a des marchés à conquérir
- il n'y a pas de marchés à conquérir, l'entreprise licencie et, comme le chantent Les Malpolis :
Une entreprise monte en Bourse quand elle licencieComment évolue le taux de profit dans ce deux cas ? Intuitivement je dirais :
- le taux de profit reste le même (seule la masse des profits augmente)
- le taux de profit augmente (et qu'en est-il de la masse ? elle augmente aussi, du coup, non ?)
Ma question, en somme, c'est : quand voit-on la baisse du taux de profit à l'œuvre ? Car j'ai entendu dire la chose suivante :
Ce n'est pas la concurrence qui fait baisser le taux de profit ; c'est que l'augmentation de la composition organique crée la concurrence.
Et ça, je le comprends : si une entreprise garde la même masse salariale, elle a plus de produits à écouler, et va
chasser sur les terres de ses voisins.Est-ce qu'on doit donc comprendre la citation comme le fait que, lorsqu'une entreprise fait concurrence à ses voisins, elle fait baisser leur taux de profit (donc le taux de profit du
capital totaldiminue, même si la masse des profits de la première entreprise augmente) ? Mais alors, ce serait bien la concurrence qui ferait baisser le taux de profit (même si c'est l'augmentation de la composition organique qui augmente la concurrence), n'est-ce pas ?
Pour avoir une image limpide de la loi de la baisse tendancielle du taux de profit (LBTTP) chez Marx, il faut revenir aux mécanismes fondamentaux de la valeur, puis analyser précisément tes deux scénarios.
La formule de base et le paradoxe du capitaliste
Le taux de profit s'écrit :
- = survaleur (produite uniquement par le travail vivant, )
- = capital constant (machines, matières premières)
- = capital variable (salaires)
Si on divise tout par , on obtient :
(où est le taux d'exploitation, et est la composition organique du capital).
Le paradoxe individuel vs collectif : Un capitaliste n'investit dans une nouvelle machine () que s'il obtient un surprofit extra immédiat. En baissant ses coûts de production en dessous de la moyenne de la branche, il vend au prix du marché et s'enrichit.
Mais dès que la concurrence s'aligne et adopte la même technologie, le prix des marchandises baisse pour refléter le nouveau temps de travail socialement nécessaire (qui a diminué). Le surprofit disparaît, et la nouvelle composition organique ( plus élevé) s'impose à toute la branche.
Analyse de tes 2 cas de figure
1. Il y a des marchés à conquérir (expansion de la production)
- Taux de profit () : Il baisse à l'échelle de la branche/société. La part du capital consacrée aux machines () a augmenté proportionnellement plus vite que la masse de travail vivant () engagée. Même si le taux d'exploitation augmente grâce aux gains de productivité, il rencontre une limite physique (une journée n'a que 24h).
- Masse des profits () : Elle augmente. Le capitaliste compense la baisse du pourcentage de gain par un volume de ventes plus important. C'est l'expansion du marché qui masque la baisse du taux.
2. Pas de marchés (licenciements, automatisation à volume constant)
- Taux de profit () : Il baisse également à terme. En licenciant, l'entreprise évince la seule source de valeur fraîche : le travail vivant ().
- Masse des profits () : Elle peut augmenter temporairement à l'échelle de l'entreprise pionnière grâce à la hausse drastique du taux d'exploitation sur les salariés restants. Mais à l'échelle globale de la branche, la masse de survaleur stagne ou baisse car le nombre total de travailleurs exploités a diminué.
Explication de la citation
Ce n'est pas la concurrence qui fait baisser le taux de profit ; c'est l'augmentation de la composition organique qui crée la concurrence.La citation critique l'illusion bourgeoise qui attribue la baisse des profits au simple
désordredu marché ou à la guerre des prix.
- La cause profonde : L'accumulation du capital pousse mécaniquement à remplacer du travail vivant par du travail mort (des machines). La source même de la survaleur se tarit relativement au capital total investi. C'est une contradiction interne du mode de production capitalistique.
- Le rôle de la concurrence : La concurrence est le vecteur (le moyen de transmission), pas la cause première. L'augmentation de la force chaque entreprise à produire plus de marchandises pour amortir ses machines. Comme le marché n'est pas extensible à l'infini, ces capitaux doivent se battre pour écouler leur surproduction.
- L'effet d'entraînement : Quand l'entreprise innovante
chasse sur les terres des voisins, elle les force soit à faire faillite, soit à investir eux aussi dans les mêmes machines. Dès qu'ils investissent, la globale hausse, le prix moyen chute, et le taux de profit général baisse pour tout le monde — y compris pour la première entreprise.Comment l'expliquer simplement en 3 phrases ?
- Seul le travail humain produit de la valeur, les machines ne font que transférer leur propre coût.
- Pour dépasser ses concurrents, chaque capitaliste achète plus de machines et emploie relativement moins d'humains.
- En faisant tous cela, ils détruisent collectivement la source de leur propre profit : la part de capital investi dans le travail vivant diminue, faisant chuter le rendement global de leurs investissements.
Mais, du coup, la seule augmentation de la composition organique n'implique pas dans tous les cas une baisse du taux de profit : si l'entreprise qui investit parvient à éliminer (par son prix moindre) suffisamment de concurrents, alors elle peut maintenir un taux de profits. Bien sûr, il y a des obstacles à ça :
- les lois anti-trust, qui ne permettent pas d'aller jusqu'au monopole complet (du moins en théorie, car par exemple Microsoft a toujours quasi-monopole sur le système d'exploitation d'exploitation) ; on voit là les efforts désespérés du néolibéralisme qui essaye de recréer artificiellement du marché alors que le capitalisme amène mécaniquement au monopole
- le fait que ne pas être le premier à investir permet parfois d'obtenir du meilleur capital constant (machines, logiciels), ou de l'obtenir à un prix moindre, et si ce capital a une durée de vie assez grande, le premier investisseur peut se retrouver pendant des années avec un capital moins performant que les suivants
Après, pour l'explication simple, commencer par
Seul le travail humain produit de la valeurme semble compliqué, car ça sonne comme un dogme pour qui ne sait pas distinguer facteur de production (l'humain) et moyen de production (la machine).J'aimerais trouver une image assez impactante. Bien sûr, dans le milieu de l'entrepreneuriat, est utilisé l'analogie avec l'hypothèse de la Reine rouge (la course aux armements), qui vient de la biologie évolutive et, avant ça, d'Alice au pays des merveilles (De l'autre côté du miroir). Mais je pense qu'on peut faire mieux. L'idéal serait évidemment un petit jeu vidéo manipulable, à la Nicky Case, mais en attendant, j'aimerais pouvoir l'articuler mieux avec du texte.
Tu pointes exactement le nœud du problème : la différence entre le capitaliste individuel et le capital global.
Sur ton premier point : oui, une entreprise donnée peut tout à fait maintenir — et même faire exploser — son taux de profit individuel si elle écrase la concurrence et capture une position de monopole ou de quasi-monopole (comme Microsoft ou Apple). Mais Marx ne dit pas que chaque entreprise voit son taux de profit baisser en même temps. Il explique que le taux de profit moyen de l'ensemble du système baisse. Le monopoleur ne fait qu'aspirer à son profit la survaleur produite ailleurs dans la société.
Sur ta remarque concernant le dogme de la valeur-travail : tu as 100 % raison. Parler d'emblée de
valeurou detravail vivantbloque immédiatement l'interlocuteur non marxiste.Une analogie intuitive : Le tapis roulant et le casino
Pour faire comprendre le mécanisme sans jargon, voici une image en deux temps :
1. L'image du tapis roulant (au niveau de l'entreprise)
Imagine que chaque patron est sur un tapis roulant qui accélère sans arrêt.
- Pour ne pas tomber (se faire éjecter du marché), il doit acheter une machine plus chère et plus rapide.
- Cette machine lui permet de produire deux fois plus avec moitié moins de salariés. Sur le moment, il gagne la course et encaisse un gros pactole.
- Mais pour rembourser et rentabiliser cette machine ultra-coûteuse, il est désormais condamné à vendre un volume monstrueux de produits.
- Le problème ? Tous ses concurrents grimpent sur le même modèle de tapis roulant. Résultat : le marché est submergé de marchandises, les prix s'effondrent, et le coût d'entrée dans la course (le ticket d'équipement) est devenu gigantesque par rapport à ce que rapporte chaque objet vendu.
2. L'image du Casino (au niveau global)
C'est là qu'on évite le dogme de la valeur-travail :
- Imagine un casino où la seule chose qui crée des jetons dans la salle, c'est l'activité des joueurs humains aux tables (les salariés).
- Les machines à sous, la climatisation, la sécurité et la décoration (le capital constant) coûtent une fortune à entretenir au propriétaire du casino, mais elles ne génèrent aucun jeton par elles-mêmes.
- Si le patron du casino remplace 80 % des joueurs humains par des robots qui ne misent pas de jetons, il a un magnifique casino ultra-moderne... mais la quantité totale de jetons en circulation dans la salle s'effondre.
- Même s'il extorque plus de jetons aux quelques humains restants, le rendement global de son investissement (le total des jetons récoltés divisé par le coût gigantesque du bâtiment et des robots) s'écroule.
Pourquoi la concurrence fait chuter le taux global
Pour boucler avec tes réflexions sur le monopole et le second-mover advantage :
[ Innovation technique ] │ ▼ [ Surprofit extra individuel ] │ ▼ [ Alignement de toute la branche ] │ ▼ ┌─────────────────┴─────────────────┐ ▼ ▼ [ Baisse des prix ] [ Ticket d'entrée plus cher ] │ (Plus de machines / salarié) └─────────────────┬─────────────────┘ │ ▼ [ Chute du taux de profit moyen ]
- Le premier arrivé gagne une rente temporaire (le surprofit).
- Les suivants réinvestissent dans du capital encore moins cher ou plus performant, ce qui annule le privilège du premier.
- À la fin, l'ensemble du secteur tourne avec un capital fixe monstrueux, une masse salariale proportionnellement très faible, et des prix tirés vers le bas. Le rendement du capital investi dans son ensemble a baissé.
L'effort du néolibéralisme (lois anti-trust, brevets stricts, marchandisation de nouveaux secteurs comme la santé ou l'éducation) consiste précisément à créer artificiellement des digues pour empêcher cette péréquation du profit et permettre à quelques géants de maintenir leurs taux individuels en siphonnant la valeur du reste de l'économie.