D'après Marx, de qui la classe capitaliste a-t-elle le plus peur : des ascètes ou des voleurs ?
D'après Karl Marx, la classe capitaliste a en réalité beaucoup plus peur des ascètes (ceux qui rejettent la consommation et l'accumulation de biens) que des voleurs.
Pour comprendre pourquoi, il faut se plonger dans la logique même du capitalisme que Marx analyse, notamment dans ses Manuscrits de 1844 et dans Le Capital.
Pourquoi le voleur ne fait pas peur au système
Le voleur, au fond, partage la même logique que le capitaliste : il désire les marchandises et l'argent.
- En volant, il ne conteste pas la valeur des objets ni l'importance de la propriété ; il veut simplement se approprier cette richesse.
- Mieux encore pour le système, le vol crée toute une économie secondaire indispensable au capitalisme. Dans une célèbre page d'ironie des Théories sur la plus-value, Marx explique que le criminel produit non seulement des crimes, mais aussi le droit pénal, les professeurs de droit, les policiers, les juges, les serruriers et les instruments de surveillance. Le voleur stimule donc la production et crée de l'emploi !
Pourquoi l'ascète est une menace existentielle
L'ascète, lui, est un véritable subversif pour le capitalisme parce qu'il refuse de jouer le jeu.
- Le capitalisme a un besoin vital de deux choses : que les ouvriers vendent leur force de travail pour survivre, et que les consommateurs achètent les marchandises produites en masse.
- Si vous devenez ascète, vous réduisez vos besoins au strict minimum. Vous n'avez plus besoin d'acheter, donc vous n'avez plus besoin de travailler autant pour les capitalistes. Vous sortez du cycle infernal de la production et de la consommation.
Marx résume magnifiquement cette tension et cette hypocrisie de la morale bourgeoise dans les Manuscrits de 1844 :
« Plus tu épargnes, plus tu amasses ton trésor que ni les vers ni la rouille ne rongent, ton capital, et moins tu es. [...] Moins tu manges, moins tu bois, moins tu achètes de livres, moins tu vas au théâtre, au bal, au cabaret, moins tu penses, tu aimes, tu théorises, tu chantes, tu peins, tu escrimes, etc., plus tu épargnes, plus grandit ton trésor, ton capital. »
Le capitalisme pousse paradoxalement à l'ascétisme (l'épargne, le sacrifice) pour accumuler du capital, mais si la population entière devenait réellement ascétique par choix de vie et arrêtait de consommer, la machine économique s'effondrerait instantanément par manque de débouchés. L'ascète brise le moteur du système : le désir de marchandise.