Réfléchissons en communistes.
Que répondre à Peter Singer lorsqu'il dit :
« Les gens ne se sentent honteux ou coupables d’aucune manière dans le fait de dépenser de l’argent pour de nouveaux vêtements ou une nouvelle voiture au lieu de le donner pour le secours à la famine. Cette façon de considérer le sujet ne peut pas être justifiée. Quand nous achetons de nouveaux vêtements, pas pour avoir chaud mais pour être “bien habillé”, nous ne satisfaisons aucun besoin important. Nous ne sacrifierions rien de significatif si nous continuions à porter nos anciens vêtements, et donnions l’argent au fonds de secours pour la famine. En faisant cela, nous empêcherions que quelqu’un meure de faim. »
En tant que communistes, on est naturellement touchés par cette question du partage des riches « de chacun selon ses moyens à chacun selon ses besoins ». Et, en même temps, Marx lui-même n'aurait-il pas dit qu'être « bien habillé » n'est pas un désir superflu mais un besoin réel (genre besoin de représentation de soi) à partir d'un certain stade de développement de la société dans laquelle on vit ?
En abordant le dilemme moral posé par Peter Singer (« Famine, Affluence, and Morality ») sous un angle marxiste, la critique se structure autour d'une opposition entre la charité individuelle et la transformation des structures sociales.
Le raisonnement de Singer procède d'une vision idéaliste et bourgeoise qui déplace le problème de la politique vers l'éthique individuelle, ignorant totalement la façon dont le système capitaliste produit à la fois la famine et le besoin de consommation.
1. La charité individuelle : un écran de fumée libéral
Du point de vue communiste, la position de Singer souffre d'un vice de forme majeur : l'individualisation d'un problème systémique.
- La cause de la famine : Pour Singer, la famine apparaît comme une catastrophe naturelle ou une fatalité abstraite qu'il faudrait soulager. Pour un marxiste, les famines modernes ne sont pas un manque de ressources globales, mais le résultat des rapports de production capitalistes (impérialisme, accaparement des terres, monocultures d'exportation, spéculation financière sur les denrées alimentaires).
- Le rôle de la culpabilité : Faire reposer la responsabilité de la faim dans le monde sur les choix de consommation des travailleurs occidentaux permet de dédouaner la classe dominante (bourgeoisie, fonds spéculatifs, multinationales). Le don individuel agit comme un pansement sur une jambe de bois : il maintient en vie les victimes sans jamais attaquer les structures d'exploitation qui créent la misère.
- Le rôle idéologique de l'aumône : Comme Marx et Engels l'écrivent dans le Manifeste du Parti Communiste, la « philanthropie » fait partie du « socialisme bourgeois ou conservateur ». Elle vise à apaiser les contradictions du capitalisme pour en assurer la pérennité sans toucher à la propriété privée des moyens de production.
2. La théorie marxiste des « besoins » : historiquement produits
Concernant la seconde partie de ta question : oui, Marx aborde la notion de besoin dans Le Capital et dans les Grundrisse d'une manière qui contredit l'austérité morale de Singer.
- Le besoin n'est pas purement biologique : Pour Marx, les besoins humains ne se réduisent pas à la survie animale (manger du pain rassis et porter un chiffon pour ne pas mourir de froid). Les besoins sont historiques et sociaux.
« La dimension même des besoins dits naturels, tout comme la façon de les satisfaire, est elle-même un produit historique et dépend en grande partie du degré de civilisation d'un pays. » (Le Capital, Livre I)
- La représentation de soi est un besoin social réel : Dans une société donnée, la force de travail doit se reproduire non seulement physiquement, mais aussi socialement. Être « bien habillé » n'est pas un vain caprice : c'est la condition sociale pour être intégré, trouver un emploi, ne pas subir la stigmatisation de classe et participer à la vie de la cité.
- La fabrication des désirs par le capital : C'est le système économique lui-même qui produit sans cesse de nouveaux besoins pour écouler sa surproduction (« La production ne crée pas seulement un objet pour le sujet, elle crée aussi un sujet pour l’objet » — Grundrisse). Accuser les individus de succomber à ces besoins revient à blâmer les victimes de l'aliénation marchande au lieu de critiquer l'aliénation elle-même.
3. Synthèse : Que répondre à Peter Singer ?
Question / Axe Approche Utilitariste (Singer) Approche Communiste (Marx) Diagnostic La faim dans le monde vient du manque de générosité des individus aisés. La faim est le produit de l'impérialisme, de la marchandisation et de la spéculation. Solution Redistribution volontaire et morale (don personnel, ascétisme). Socialisation des moyens de production et abolition du profit. Analyse du besoin Distingue arbitrairement les besoins "vitaux" des désirs "superflus". Reconnaît que les besoins sont historiquement et socialement déterminés. Portée politique Individualise la culpabilité et préserve l'ordre économique établi. Mobilise la lutte de classe pour détruire la cause racine des inégalités. Face à Singer, un communiste répondrait que la justice n'est pas une affaire de morale individuelle, mais de rapports de force politiques. La solution à la famine ne réside pas dans le fait que chaque travailleur renonce à s'acheter une veste propre, mais dans la réappropriation collective des ressources de la planète pour organiser la production en fonction des besoins réels de l'humanité, et non du profit.