pour l'Homme radical, le quotidien est un enfer

Quel enfer, que d'écouter les gens raconter les problèmes de leurs quotidiens.

Un pote appelle ça synthétiquement la GDQ : la Gestion Du Quotidien.

C'est un enfer, parce qu'on n'entend jamais raconter rien d'autre que les particularismes locaux, individuels, du bordel général.

Et jamais on ne remonte à la racine du mal.

J'entend les gens me parler d'une arnaque ou d'une autre, mise en œuvre par telle ou telle entreprise aux pratiques commerciales douteuses.

Genre une entreprise de rénovation énergétique qui vient chez vous pour vous faire un diagnostic de performance énergétique, en osant vous faire croire, à peine à demi-mots, que c'est une obligation légale. Mais si on a étudié un peu la vente ou le marketing — et même sans ça — on se doute bien que c'est une technique de génération de prospects : pied dans la porte et développement du besoin. On connaît tout ça.

Alors on peut, pendant des heures, des jours, des semaines, des mois ou des années, se lamenter que c'est pas bien, c'est malhonnête, etc, etc….

Mais nous sommes tous pris dans ce système à la con. Le vendeur n'est pas pire que nous : il a ses contraintes, c'est tout.

Les gens me parlent de leurs chefs, de leurs rapports à leurs hiérarchies. Ils commentent le comportement de tel ou tel supérieur. Ils comparent. Ils font le distingo entre le bon chef et le mauvais chef.

Ils me parlent de telle ou telle boîte, dans laquelle ils ont bossé. Ils me parlent de la pression, des heures sup' non payées, du manque de reconnaissance, etc… etc…

Ils me parlent de tel ou tel client chiant.

Ils me parlent des places à l'EHPAD, des places en crèche, des places chez le dentiste ou l'ophtalmo, des places de parking autour de leur taf, voire même des places chez le coiffeur. Des fois, tellement ils semblent manquer de place, j'ai envie de les envoyer sur Mars.

C'est toujours la même merde.

Écouter les gens parler de leurs vies — si on peut appeler ça comme ça… —, c'est un peu comme regarder le dernier Marvel ou écouter une nouvelle chanson de Christophe Maé.

Les gens semblent coincés dans cette gestion obligatoire de l'écume des choses…

Et ils me la racontent.

Et je m'ennuie.

Écouter les gens parler de leurs problèmes dans la société marchande, c'est un peu comme voir année après année après année les gens galérer avec leur ordi sous Windows ou Mac. Je veux les faire remonter à la racine du problème, mais c'est rarement ça qui les intéressent. Ils veulent, toujours, gérer l'écume des choses. Et ça me consterne de les voir, chacun, se débattre dans l'eau, en demandant qu'on leur lance une bouée de sauvetage alors que, si on s'y mettait tous ensemble, on pourrait boire la mer — ou ne serait-ce que renverser le capitalisme.

Installe Linux
Installe Linux, par Johann nojhan Dréo

Et puis en parallèle de ça, on a la fiction, qui sert à virtualiser un peu d'aventure, pour s'échapper de ce quotidien merdique. Plus le marché merdifie la vie des gens, plus Netflix fait recette.

Ou Ken Follet.

Ou Terry Pratchett.

Ou George R. R. Martin.

Ou J. K. Rowling.

Francis Cousin l'explique bien dans une entrevue à agenceinfolibre :

Q : En quoi la littérature est importante pour la formation d'un citoyen, d'un Homme équilibré ?
R : Alors, il y a deux littératures, c'est-à-dire : il y a deux types d'écritures. Il y a l'écriture de projection radicale, de projection critique, qui est une écriture qui dévoile la réalité des choses, par delà le temps de l'imposture. Et il y a toute la littérature distractive et médicamenteuse, pour que les errances démocratiques de la société servile puissent aller bien. C'est-à-dire : il y a des gens qui vont chercher des médicaments ; il y a des gens qui achètent de la poésie ou du théâtre. La structure sociale aliénatoire, pour qu'elle fonctionne, elle a besoin de champs dérivatifs et recomposants. […] À partir du moment où l'Homme a créé l'écriture commerciale, il a dû créer en compensation l'écriture poétique et littéraire. Elle est le complément, elle est le supplément d'âme d'une société qui n'a plus d'âme, et qui est dévastée par l'échange. L'échange commercial a créé la comptabilité ; il a créé aussi l'écriture comme grande errance de complémentarité, de substitution à la vraie vie. Demain, dans les communautés humaines de la grande fracture, il n'y aura plus de comptabilité, il n'y aura plus d'écriture, il n'y aura plus de littérature, parce qu'il y aura la grande jouissance de la vie. Et quand on est dans la grande jouissance de la vie, on ne compte plus, et on ne conte plus.

― Francis Cousin, L'écriture est le complément d'âme d'une société qui n'a plus d'âme, dévastée par l'échange

Donc on a toutes ces fictions échappatoires.

Une des pires du genre est, à mon sens, Plus Belle La Vie.

Comme le raconte Faber Rice, promeneur de chien doué d'un TSA.

Et sur le programme il y a écrit : feuilleton réaliste. […] Bref si vous avez l'occasion de voir un épisode, vous verrez qu'à la fin il y a toujours un twist qui nous laisse en haleine ; tu vois, tu as envie de voir la suite, tu restes complètement sur ta faim, et ça se matérialise par un jingle, un générique […] Donc, du coup, moi je me demande : si vraiment le feuilleton était réaliste, à quoi pourrait bien ressembler le twist final. À mon avis, ce serait un truc comme ça :

#1 :

― Thierry, dans le courrier il y avait la facture EDF ; j'ai l'impression qu'il y a une erreur sur le relevé du compteur.
[jingle de cliffhanger]

#2 :

― Mais que fais-tu ici ? Tu étais pas censé être au travail ?
― Ben en fait… j'ai fini plus tôt.
[jingle de cliffhanger]

#3 :

― Il va falloir que je te laisse deux minutes pour aller à Coccimarket parce que… il y a plus de sopalin.
[jingle de cliffhanger]

Épisode 206..la fin de plus belle la vie ^^, Le TSA mon chien et moi, Faber Rice

Donc, ouais, la ficion… pansement pour esclaves du monde marchand.

Palmashow aussi a bien parodié ça, dans Comment s'écrit une série française.

En même temps, quand on vit dans le monde marchand, peut-on faire sans les pansements et les béquilles ?

En attendant que ce soit fini, toutes ces conneries, peut-être qu'il faut vivre avec son temps, quelque pourri qu'il puisse être, le temps.

Bon, et puis, tout ne se vaut pas, niveau fiction.

Récemment, j'ai quand même vu un chouette film, de Dupontel, Adieu les cons, que j'ai découvert grâce à Thinkerview.

C'est intéressant, ce que raconte Dupontel, sur ce lien entre cette machine à broyer qu'est le marché et les histoires individuelles qui en résultent :

Q : On a vu votre film, Adieu les cons, et on voudrait analyser votre perception et votre capacité à analyser notre société, parce que j'ai un copain réalisateur de cinéma qui m'a toujours dit que le cinéma, l'art, les artistes, c'est les saltimbanques ; c'est eux qui piquent le peuple et qui réveillent leurs perceptions sur la réalité. Comment vous percevez le XXIième siècle avec le Covid, les problèmes de géopolitique, les problèmes d'énergie, les problèmes de politiques qui nous gouvernent ?
R : En fait moi je m'intéresse au bout de la chaîne, à savoir le drame humain qui résulte de tout ce que vous avez raconté. Voilà, si on prend les grands classiques de la littérature française : Hugo n'a rien fait d'autre que de raconter le carnage qui était en cours au siècle que lui a traversé. Donc, moi, ce qui m'intéresse, c'est les petites gens, voilà : qu'est-ce qui résulte de toute cette géopolitique que vous évoquez, souvent brillament d'ailleurs, avec des intervenants plus qualifiés que moi. Donc, voilà, moi, ces petits gens, ça m'intéresse, donc à partir de là, je crée des personnages qui apparemment sont souvent des déviants […]. Là, dans Adieu les cons, que vous avez cité, c'est surtout des personnages qui sont totalement intégrés et, à un moment donné : annecdote sociale, fait divers de leur vie, ils se retrouvent en marge de ce que vous appelez la transhumance sociale, le troupeau sociale.

― Albert Dupontel, sur Thinkerview, Adieu les cons, transhumance suicidaire ?

Palmashow a fait un autre sketch, intitulé Comment s'écrit un film d'auteur français. Je ne connais pas bien le cinéma français, donc je ne sais pas dans quelle mesure le sketch de est juste dans sa généralité, et je ne sais pas dans quelle mesure Adieu les cons colle aux poncifs du genre, mais j'ai bien aimé ce film néanmoins.

Il y a quelques séries que j'ai bien aimé, aussi : j'en ai fait la liste ici. Oh, j'en ai vu beaucoup (trop) d'autres, mais celles-ci sont des pansements intéressants :

Pour aller plus loin