un prix juste

J'ai entendu, dans une interview que je ne retrouve malheureusement plus malgré une longue recherche, une (future ?) jeune agricultrice dire qu'elle voudrait que les agriculteurs soient :

rémunérés à un prix juste

Mais c'est quoi, au juste, un prix juste ?

Autant Le Juste Prix, je vois ce que c'est : c'est une émission de télé de mon enfance, avec à l'époque Philippe Risoli, dans laquelle il faut trouver le prix exact d'une vitrine. Mais quand on parle de prix juste, on rentre dans une notion totalement différente : celle de justice.

Mais c'est quoi, la justice, ici ?

Tu veux que les actionnaires parasites des centrales d'achats et de la grande distribution vampirisent une partie de la production, du moment qu'ils t'en laissent suffisamment pour vivre d'une façon pas trop inconfortable ?

Tu veux qu'on aménage ton exploitation ?

Tu veux qu'on t'exploite à quel taux, précisément ?

À moins que tu ne veuilles passer en mode maximaliste, et réclamer toute ta production ?

Dans ce cas là, dis le, car moi je veux bien me mobiliser pour ça.

Mais si tu veux juste qu'on négocie et qu'on aménage nos exploitations… à quoi bon ?

Car je n'ai pas encore choisi ce que je veux faire quand je serai grand, et dans l'hypothèse où je me retrouve agriculteur alors, comme pour n'importe quelle autre profession, il est hors de question pour moi de me faire exploiter, que ce soit à 800%, à 400%, à 200%, à 100%, à 50%, à 25%, à 5%, ou même à 1%.

Si on ne peut pas avoir tout, autant n'avoir rien.

Car qui vole un œuf vole un bœuf, comme le dit le proverbe, ou encore, comme le rappe Eminem en reprenant Mobb Deep : ain't no such things as halfway crooks donc, comme avec les vitres brisées, accepter un larcin (même petit) maintenant, c'est toujours en accepter un bien plus grand plus tard.


Dans certains reportages, comme celui-ci, on entend les journalistes rapporter que les agriculteurs européens réclament des revenus décents, mais c'est le même binz.

On entend aussi certains d'entre eux réclamer un prix minimum garanti. OK. Tu veux un SMIC, en fait. Apparemment, certaines grandes surfaces sont déjà en train de racheter des terres, donc les agriculteurs, anciennement petits bourgeois, sont en train de passer au prolétariat. Donc vous l'aurez, votre SMIC, mais il vous faudra accepter le rapport de subordination propre au travail salarié. Enfin… la grande distri ne pourra peut-être pas les payer au SMIC tous, quelle que soit la taille de leur exploitation, car sans les économies d'échelle permises par les grandes exploitations, leur travail sera trop coûteux, donc peut-être que, comme les coursiers et les VTC, ils seront… ubérisés.

Je vois déjà dans ma tête l'UI de l'app qui permettra d'aller bosser un peu ici et un peu là, et qui sera peut-être à la croisée des chemins entre Uber, le WOOFing, et AirBnb. Avec ces interfaces bien léchées, tout sera eye-candy dans le monde merveilleux de la StartUp Nation. N'est-ce pas le principal ? Comme au Royaume-Uni, une exploitation maximale, certes, mais assortie d'une politesse maximale, et d'un enthousiasme maximal ! Et une négation totale de la lutte de classe… Comment ? Vous avez dit fascisme ? Comme vous y allez ! Tout de suite les grands mots ! Vous n'avez pas honte ? Essayez la dictature et vous verrez !, comme le dit notre sublimissime président.