on vous nourrit

Étonnant comme les agriculteurs ont la sympathie de la population.

On vous nourrit : voilà ce qu'on peut lire ou entendre, ici et là.

On comprend alors le soutien : effectivement, tout le monde… mange.

Bon, on pourrait questionner ce on vous nourrit, parce qu'entre être nourri par un agriculteur d'Europe de l'Ouest, voire français, ou par un agriculteur ukrainien, argentin ou kiwi, dans tous les cas, on est nourri.

Mais ce qui m'intéresse est ailleurs…

Pourquoi les agriculteurs pourraient-ils se targuer plus que les autres de faire ce pour quoi ils sont payés ?

Les infirmières pourraient dire on vous soigne.

Les camioneurs : on vous apporte votre bouffe donc, quelque part, on vous nourrit aussi.

Des ouvriers : on a construit le camion de l'agriculteur donc, quelque part, on vous nourrit aussi.

Les informaticiens : on a codé les logiciels de navigation GPS qui sont dans le tracteur et dans le camion donc, quelque part, on vous nourrit aussi.

D'autres ouvriers : on vous vêtit, et on a vêtit l'agriculteur donc, quelque part, on vous nourrit aussi.

Les mecs qui bossent dans l'eau : on vous abreuve, et on permet l'arrosage des champs donc, quelque part, on vous nourrit aussi.

Les mecs qui bossent dans le bâtiment : on vous met à l'abri des intempéries.

Les mecs qui bossent chez GDF : on vous chauffe.

Etc, etc…

Donc, oui, les agriculteurs nous nourrissent, et c'est même leur métier, et leur fonction sociale.

Devrait-on les mettre sur un piédestal, au prétexte qu'ils… font leur taf ?

Comme le chante Manau : tout le monde a besoin de tout le monde.

Mais c'est vrai que, dans la tête des gens, il semblerait que l'agriculteur ait un statut particulier.

C'est vrai que tout le monde mange, et généralement 3 fois par jour.

Alors que tout le monde ne passe pas sa vie à l'hôpital pour se faire soigner.

Et quand notre logement est construit, on le prend pour acquis, et on oublie tout le travail qu'il y a eu derrière pour que ce logement assure sa fonction au quotidien : celui de l'architecte, celui du maçon, celui du couvreur, celui du plombier, celui de l'électricien, celui du carreleur, etc…

Bon : on est en français : on vit pour manger ; c'est peut-être pour ça que le combat des agriculteurs semble davantage toucher les gens que celui des soignants.

Et puis, comme avec les vaccins, avec la bouffe on touche à l'intime, puisqu'on parle de quelque chose qui rentre dans nos corps.

Tout ça peut être une raison suffisante pour que ce mouvement amène à une remise en question radicale de l'échange : car jusqu'à quel seuil les gens pourront-ils accepter que des aspects aussi essentiels de leur vie soient soumis à la nécessité permanente de rogner toujours plus sur les coûts pour tenter de rétablir les taux de profit des actionnaires de la grande distribution ?

un germe de communisme ?

C'est intéressant, cette phrase :

On vous nourrit.

…et ce cri de détresse, cet appel à la solidarité de ses compatriotes, par delà la rationnalité économique.

Que signifie cette phrase ?

Car dans le monde marchand, dans un système échangiste, cette phrase n'a pas lieu d'être :

Les agriculteurs qui n'ont plus les moyens de vivre, lorsqu'on lit entre les lignes de ce qu'ils disent, demandent à ce qu'on quitte la logique marchande pour passer dans un :

…à chacun selon les besoins

Ce qu'ils demandent, sans encore s'en rendre compte, c'est le communisme.

Car il n'y a pas de libre marché juste : on pourra faire toutes les réformes agraires, et toutes les redistributions des terres, la concentration des terres finira tôt ou tard par avoir de nouveau lieu — et le seul hasard suffit à créer des trajectoires très différentes, comme l'a montré l'étude Talent vs Luck: the role of randomness in success and failure.

Et puis, le communisme, ils sont déjà en train de le pratiquer, en ce moment même. Car sur les blocages, on ne les voit pas s'amuser utiliser de la monnaie pour compter leurs saucisses et leurs litres de bière et, à mon avis, ils ont autre chose à foutre.

Ce qui est marrant dans l'histoire, c'est de voir un certain Bertin Moret, éleveur de chèvres, demander à ce que les consommateurs achètent local, parce qu'il croit que c'est là que le vrai pouvoir réside. C'est marrant parce que, comme on l'apprend via un épisode de Passionnément Chèvre, Bertin est… un ancien trader. Bon… sans surprise, encore un qui n'a rien compris au mode de production capitaliste dans lequel il vit.