agriculteurs :
sur le papier : patrons, en réalité : prolétaires, potentiellement : révolutionnaires

Il y a 3 mois, dans un précédent billet, j'avais déjà parlé de l'équivoque du terme patron qui, à statut juridique égal (entrepreneur), renvoit à des réalités très variées.

Entre temps, les agriculteurs se sont mis en mouvement.

Ils se plaignent, entre autres, d'être en position de faiblesse face à ceux qui leurs achètent leurs productions — les centrales d'achat, la grande distribution.

C'est intéressant :

Ils sont dans la même position que les coursiers, à devoir se vendre à un oligopsone, dont les membres les achètent au prix qu'ils souhaitent.

Sauf que les coursiers, eux, possèdent au moins une partie de leur moyen de production : ils sont effectivement propriétaires de leur vélo.

A contrario, comme le soulignait Guerre de Classe en juillet 2022 dans sa Critique de l'actualité et des temps présents, et comme le rappelle un agriculteur dans une entrevue avec Brut : les agriculteurs ne possèdent même pas leur tracteur, qui est la propriété de la banque, et qui vaut le prix d'une maison.

En fait, les agriculteurs se retrouvent à peu près dans la même situation que les ouvriers, les employés de la grande distribution, et tant d'autres travailleurs mis dans une concurrence féroce avec leurs frères.

Ils sont aussi dans la même situation que les premiers prolétaires, les ouvriers du XIXème siècle, dont Marx disait qu'un jour ils n'auraient plus d'autre choix que de renverser le mode de production capitaliste.

Entre temps, la grande distribution a fait son apparition, et c'est elle qui paye ses travailleurs — les agriculteurs — au prix minimum… tellement minimum qu'il finit par tomber en dessous du coût de la reproduction de la force de travail, c'est-à-dire que les agriculteurs n'ont le choix qu'entre deux options :

  1. mourir : c'est ce que nombre d'entre eux ont fait jusqu'à présent
  2. renverser le système : c'est ce qu'il peuvent décider de faire maintenant

Bien sûr, des solutions réformistes vont être envisagées avant que les agriculteurs ne deviennent révolutionnaires.

Par exemple, le mec de la chaîne Youtube Canard Réfractaire a déjà fait quelques propositions de revendications fortes que la FNSEA ne portera jamais :

sortie des traités de libre échange, de l'UE, diversification de la production pour être autosuffisants au niveau national, bla, bla, bla…

Mais les actionnaires de Carrefour et Leclerc ont besoin de leur taux de profit, et la macronie les protégera, quoi qu'il en coûte.

Les constructeurs automobiles allemands ont aussi besoin de sacrifier l'agriculture européenne pour se faire ouvrir le marché d'Amérique du Sud à travers le Mercosur donc, là aussi, il n'y aura pas de reculade.

On imagine mal alors comment ça pourrait ne pas être la bagarre.

Le gouvernement a mobilisé 15 000 gendarmes. OK, mais combien de véhicules blindés (VBRG) et de véhicules polyvalents (VIPG et VBP) l'État du Capital peut-il mobiliser ?

Car il y a jusqu'à 400 000 agriculteurs en face, et potentiellement chacun peut venir avec son tracteur (certes pas blindé).

L'année 2024 promet d'être sportive.

Et je ne parle ni des JO en France, ni de l'euro de foot en Allemagne.