il y a un manuel pour tout de nos jours

Il y a un manuel pour tout de nos jours.

Il n'y a plus grande place pour le raisonnement personnel (la déduction personnelle, l'induction personnelle), la créativité personnelle et le choix personnel.

Ou peut-être que c'est juste moi, qui passe beaucoup trop de temps à réfléchir avant d'agir ? C'est vrai que je garde encore un vif souvenir du CM2, où déjà mon instituteur se foutait de ma gueule quand il me voyait lire mon bouquin sur le foot… plutôt que d'en faire — nan mais pourquoi on m'avait offert un tel bouquin aussi ???

Mais je trouve qu'il y a quand même beaucoup d'extensions de l'école de nos jours : des MOOCs, des formations en tous genre, et pour tous les aspects de la vie d'un être humain (travail, finance, bricolage, jeux vidéos, etc, etc), même les aspects les plus personnels et les plus subjectifs (amour, séduction, amitié, ou relations sociales en général).

Le jour où notre vie se résume à un manuel de manœuvre, autant se flinguer, non ?

Ça me rappelle un truc que dit Francis dans l'épisode s02e14 (Hal Quits) de Malcolm in the Middle :

Do you people have any idea what this kind of mindless labor does to a person? It kills your soul. It turns your mind into jelly and it crushes your spirit to dust.

En fait, ça me rappelle surtout les paroles de It's My Life :

Like Frankie said I did it my way.

…où Bon Jovi fait référence à la chanson My Way, de Frank Sinatra, maintes fois reprises par la suite.

Ou encore le :

And to be yourself is all that you can do

d'Audioslave.

de la conversion au prêchi-prêcha

Je crois que les paroles qu'on aime le plus sont celles qui nous enjoignent à faire ce qu'on arrive le moins à faire par nous-même, à faire naturellement ; c'est une théorie à l'emporte-pièce, mais elle expliquerait bien des religions, et le comportement de leurs adeptes :

Ça peut être intéressant, du coup, d'observer ce qu'on a tendance à prêcher, car ça peut nous apprendre où sont nos faiblesses, si on ne les connaît pas déjà, ou si on se met des œillères pour ne pas les voir, ou si on n'arrive pas à accepter nos limites.

la puissance de l'environnement

Je crois qu'on prêche des trucs parce quand on aimerait que l'environnement résolve pour nous certaines choses qu'on a trop de mal à résoudre par soi-même.

On ne doit pas s'étonner alors d'entendre d'anciens gros consommateurs d'alcools critiquer ceux qui continuent à boire, ou d'anciens fumeurs critiquer ceux qui continuent de fumer — ce que Les Malpolis ont bien dépeint dans leur chanson Elle a arrêté d'fumer.

Moi, je crois que ça pourrait effectivement m'aider de vivre dans un monde sans café.

Certains endroits fournissent effectivement des cadres intéressants pour la personne qui veut éviter certaines tentations :

Reste pour moi à trouver un pays sans café.

Les steppes de Mongolie ? Nan, ça va pas le faire, avec tous ces produits laitiers.

Au Cachemire avec les Hunzas ?

Ou alors je reste ici, et j'accepte d'être un de ces gros rats taupiers qui ne glandent rien tant qu'il ne voit pas de danger dans l'environnement, et qui ne fera probablement grand chose sans le stress induit par la caféine.

Bof, le café ne m'a jamais vraiment rendu réellement productifwhatever that means… — il ne fait rien d'autre que me macroniser, c'est-à-dire me faire brasser de l'air.


Il est vrai que la notion de relativité des jugements conduit à l'angoisse. Il est plus simple d'avoir à sa disposition un règlement de manœuvre, un mode d'emploi, pour agir. Nos sociétés qui prônent si souvent, en paroles du moins, la responsabilité, s'efforcent de n'en laisser aucune à l'individu, de peur qu'il n'agisse de façon non conforme à la structure hiérarchique de dominance. Et l'enfant pour fuir cette angoisse, pour se sécuriser, cherche lui-même l'autorité des règles imposées par les parents. A l'âge adulte il fera de même avec celle imposée par la socio-culture dans laquelle il s'inscrit. Il se raccrochera aux jugements de valeur d'un groupe social, comme un naufragé s'accroche désespérément à sa bouée de sauvetage.

extrait de l'Éloge de la fuite, Henri Laborit