à quoi ressemblera le communisme mondial de demain ?

Lorsqu'on pose cette question à des communistes, rares sont ceux qui veulent répondre.

Ils répondent quelque chose du style :

c'est le prolétariat qui s'auto-organisera [etc etc…]

Naturellement, on a envie de répondre un truc du style :

Si tu n'es même pas capable d'imaginer comment ça pourrait fonctionner, comment peut-on croire que ça puisse fonctionner ?

On peut croire, effectivement, que dire les gens trouveront les solutions est une façon d'éluder la question, voire une forme de mauvaise foi.

En fait, c'est de la modestie.

Car il aurait été très prétentieux, au Moyen-Âge, à l'époque du mode de production féodal, d'imaginer comment fonctionnerait le mode de production capitaliste moderne. Comment est-ce qu'une personne — ou même dix, ou même cent, ou même mille — aurait pu trouver les réponses et les solutions qui ont été imaginées par… des milliards de personnes ?

Car c'est ça la grande force du capitalisme libéral, du capitalisme de marché : c'est que la décision ne repose pas entre les mains de quelques apparatchiks prétentieux. Alors que l'économie de l'État des bolchéviks était complètement centralisée, l'économie de marché est distribuée — enfin… plutôt décentralisée que distribuée, si on veut être précis.

Pour en revenir à la transition féodalisme→capitalisme : comment est-ce que des gens qui étaient serfs, membres du clergé, ou seigneurs auraient pu imaginer qu'un jour ces catégories n'existeraient plus ?

Alors, c'est sûr, il est très difficile de se faire une idée du communisme mondial.

Peut-être déjà parce qu'on en recherche une représentation visuelle, alors qu'il s'agit avant tout de changer la relation sociale : on peut donc difficilement en faire la représentation en une peinture ou en un JPEG. Il faudrait faire un spin-off à Plus Belle La Vie. Genre on appellerait ça Plus Belle La Vie 2070. Il y a déjà de la fiction solarpunk, après tout. Mais, à ma connaissance, il n'y a pas encore de fiction communiste — Star Trek, peut-être ? je n'ai pas regardé la série, mais il y a quelques vidéos sur Youtube qui expliquent ça, genre quand on cherche Star Trek moneyless society. Léon de Mattis a essayé de faire une dépiction du truc, dans Utopie 2021, mais j'ai pas trouvé ça ouf, perso. Il y L'An 01, sinon, et ça c'est vraiment pas mal stylé, mais c'est vieux, et un peu trop connoté boomer baba cool au niveau de l'ambiance, donc il faudrait refaire une version qui soit plus contextualisée dans le présent de 2024, avec les gens de maintenant, la technique de maintenant, et les références culturelles de maintenant.

L'expérience de capitalisme d'État des bocheviks a échoué — enfin… plus précisément, Gorbatchev a décidé d'y mettre un terme, mais ça aurait pu continuer éternellement, surtout si la Russie s'était débarassée de tous ses boulets qu'étaient les pays alentours, encore moins développés qu'elle lorsqu'ils sont entrés dans l'URSS.

La Russie était quelque chose de très arriérée, avec ses tsars qui bloquaient tout progrès technique. Le passage au capitalisme d'État a permi un certain développement des forces productives, comme on dit : concentrations qui permettent des économies d'échelle, organisation de la collaboration (à la manière dont le fait un capitalisme de marché), progrès technique, etc…

L'expérience bolchevique s'est donc faite sur un terrain on-ne-peut-moins fertile. Toute expérience qui aurait lieu aujourd'hui se ferait sur un terrain tout autre, puisque, dans le monde d'aujourd'hui, le problème n'est pas la sous-production, mais bien la surproduction.

Et l'URSS peut nous apprendre quelque chose sur le capitalisme d'aujourd'hui. Car l'URSS était un truc étatisé, avec la lenteur et les lourdeurs administratives qui vont avec. Et ces lourdeurs, on les voit réappparaitre aujourd'hui, même dans le capitalisme de marché, qui est obligé de se faire de plus en plus étatique pour garantir les intérêts du Capital. On trouve aussi, dans de grandes entreprises, des gens qui ne savent pas à quoi ils sont employés, et souffrent de bore out, comme nous l'a appris David Graeber avec Bullshit jobs.

Le communisme primitif, en revanche, peut être considéré comme un succès total, d'un point de vue darwiniste : il représente a minima 95% du passé du l'humanité, et il est, avec les modes de production qui lui ont succédé (néolithique, rente foncière, féodalisme, capitalisme…) ce qui nous a amené là où nous en somme aujourd'hui. Certains de nos contemporains, d'ailleurs, vivent encore aujourd'hui dans le communisme primitif, sans jamais qu'aucun de leurs ancêtres n'ait connu un autre mode de production.

Alors, si le communisme primitif marche si bien, pourquoi le communisme sophistiqué, mondial, ne marcherait-il pas ?

La première objection qui vient à l'esprit est une question d'échelle :

Oui, mais le communisme primitif, ça se fait à 150 personnes, et du coup c'est facile de s'organiser.

Mouais.

Bof.

Il ne faut pas oublier qu'on est en 2024, c'est-à-dire à une époque où :

  1. presque tout le monde a un téléphone
  2. presque tout le monde a internet, donc le monde entier peut communiquer avec le monde entier — et, pour info, la réception 4G est souvent meilleure au fin fond de l'Afrique qu'en Californie, du fait que les africains sont passés directement au mobile sans passer par la case internet filaire
  3. presque toute personne dans le monde parle ou parlera bientôt une des 3 langues suivantes : l'anglais, l'espagnol ou le français
  4. si tu ne parles pas une de ces 3 langues, tu peux utiliser Google Translate pour comprendre ton interlocuteur ou communiquer avec lui
  5. tu peux même sous-titrer les gens en direct avec des lunettes intelligentes style Voicee ou TranscribeGlass

Une autre objection qu'on peut lire ici et là, c'est quelque chose du style :

Mais s'il n'y a pas besoin d'argent pour obtenir une production, les Gargantua de ce monde vont tout manger.

Ces gens confondent monnaie et tickets de rationnement. Alors que ce n'est pas la même chose ! Et ça ne sert pas la même fonction. Après guerre, en France, on avait beau avoir la monnaie, il a quand même fallu, pendant plusieurs année, recourir à des tickets de rationnement, afin de s'assurer que tout le monde ait un peu à manger. En 2024, les tickets de rationnement sont toujours une question d'actualité, dans des espaces économiques où la production est inférieure à la demande, comme dans les Ğmarchés de la Ğ1. Pendant les grèves des raffineries, on voit aussi le rationnement réapparaître dans les stations service, car le pouvoir sait bien que s'il laissait le marché ajuster le déséquilibre offre/demande par une augmentation des prix — notamment en laissant les bourges acheter de l'essence pour tondre leurs pelouses immenses —, ça empêcherait les gens d'aller travailler, et provoquerait l'explosion sociale. On voit aussi le rationnement réapparaître dans les périodes de stress hydrique.

On peut aussi regarder la vidéo d'un Black Friday, pour constater que l'existence de monnaie et d'échange marchand n'empêche pas du tout les gens de se foutre sur la gueule pour un téléviseur — enfin… les gens… des américains ; pas convaincu qu'on puisse généraliser la bolosserie matérialiste qu'on constate chez eux à l'humanité entière.

Troisième (quatrième ?) objection :

S'il n'y a pas besoin d'argent pour accéder à la production, les gens ne vont plus rien glander.

Alors, c'est sûr, s'il n'y est pas obligé-forcé-contraint, il est peu probable que qui-que-ce-soit ait l'idée :

  1. d'aller travailler dans un fast food, ou :
  2. d'aller dans le froid d'une usine agro-alimentaire pour, 8 h d'affilée, prendre des coques dans un bac pour les poser sur un tapis roulant pour qu'elles se fassent fourer de crème pâtissière, tout ça pour produire des éclairs au chocolat qu'il ne mangera jamais parce qu'il n'aime pas ça, et qu'il n'arrive même pas à imaginer que qui-que-ce-soit puisse manger ça.

Il est donc très probable qu'un certain nombre de productions disparaitront — enfin… en tous cas, un certain nombre de façons de produire.

En revanche, on a plein d'éléments qui nous permettent de penser que, laissé à lui-même, l'être humain n'apprécie guerre de passer son temps à manger des bananes et à se masturber. Au cas où vous ne l'auriez pas remarqué, il y a quelques légères différences entre l'être humain et nos cousins les plus proches, les autres grands singes. Et cette critique est déjà celle que faisaient les capitalistes au moment de l'apparition des congés payés.

Si on a appris quelque chose des expériences des confinements, c'est que la plupart des êtres humains supportent très mal la glande, passé un certain point.

Si on regarde les jeux vidéos les plus populaires ces dernières années, parmi lesquels figurent Minecraft et Factorio, on constate avec stupeur que… les gens sont prêts à payer pour produire des trucs !!!

On peut choisir d'évacuer ce constat, en croyant qu'il y a une distinction énorme entre :

…mais ça, pour le coup, ce serait de la mauvaise foi.

On pourrait dire que dans les jeux vidéos il n'y a pas d'effort physique. Bon, déjà, c'est extrêmement faux : le cerveau consomme a minima 20% de l'énergie d'un corps, et davantage encore lors d'un effort cognitif intense qui n'est pas accompagné d'un effort musculaire. Et même si on voulait faire un distingo absurde entre effort intellectuel et effort musculaire, il faudrait encore pouvoir expliquer pourquoi tant de gens vont dans des salles pour soulever des choses lourdes, et ce sans être payé, et généralement même en devant débourser pas mal d'euros pour accéder morceaux de fonte.

C'est marrant, ces dernières années, de voir fleurir une foultitude jeux vidéos qui ressemblent à des travails, même très ennuyants. Il y en a un qui s'appelle PowerWash Simulator. La vie en 2024 doit être vraiment bien naze pour beaucoup de gens, pour qu'ils soient prêts à payer 24,99 € pour faire ce pourquoi mes parents étaient payés, et qu'ils appelaient travail. Il y a même un mec qui a écrit un bouquin, intitulé Le jeu vidéo ou l'aliénation heureuse : je l'ai lu, c'est intéressant (quoiqu'un peu déprimant), et on voit que le mec, Douglas Hoare, sait de quoi il parle, car il prend des exemples de grands noms du jeu vidéo pour montrer les différences et les similitudes d'un type de jeu vidéo à l'autre. Il n'existe pas encore de gros jeu de simulation de muscu, mais ça ne m'étonnerait pas que ça apparaisse un jour — j'ai quand même trouvé des petits jeux intitulés Workout Simulator, Weight Lifting Simulator 3 et Ultimate Douchebag Workout. Il y a même des gens qui ont poussé le vice jusqu'à développer un jeu qui s'appelle Sisyphus simulator. Et un autre, auquel j'avais joué, qui s'appelle Mondays, a Sisyphean Typing Game, dans lequel il faut recopier des emails et trier des spams — horrible ! j'avais l'impression d'avoir un bullshit job.

Grâce aux pro gameurs, travail et jeux vidéos sont devenus tellement similaires qu'on a, au final, du mal à voir une différence entre Stakhanov (un héro de l'URSS) et xPeke (un héro de League of Legends). On peut même faire l'hypothèse que s'il y avait encore des concours de minage de charbon, retransmises à la télé, avec des fabricants de chariots en sponsors, les héros d'aujourd'hui ne seraient pas des joueurs de LoL, mais Étienne Lantier et son équipe.

Pour revenir à ma liste de jeux, ce qui m'interpelle, aussi, c'est la variété des jeux.

Paracelse disait :

Ce qui est une nourriture pour l'un, est un poison pour l'autre.

Moi, je constate que ce qui est un jeu pour l'un est une corvée pour l'autre : Farm Frenzy, Mini Metro et Counter Strike m'amusent, mais jamais je n'irais jouer à Truck Driver. Même Minetest, je trouve que ça ressemble un peu trop à du travail.

Pourtant, certaines personnes ont adoré Minecraft, et cette passion semble s'être naturellement prolongée IRL par la pratique du bushcraft, dont on peut observer de nombreuses occurences sur Youtube.

Est-ce qu'on peut trouver des productions (vraiment) utiles qui sont des corvées pour tous ? Ou en tous cas ne sont pas assez amusantes pour suffisamment de personnes pour répondre aux besoins de tous ?

Peut-être.

Après, là encore, le confinement nous a appris beaucoup : ça ne faisait pas plaisir à grand monde de rester enfermé chez lui, mais une part énorme de la population l'a fait, et ce n'était pas uniquement dû aux menaces d'amendes : c'était parce qu'il y avait une croyance, réelle et largement partagée, que s'enfermer participait du bien commun.