la division du travail doit disparaître

Dans le Débat entre Étienne Chouard et Francis Cousin, il y a une partie qui m'a beaucoup interpellé.

La voici :

2:48:33

CHOUARD ― Qu'est-ce qui fait, logiquement, que quand on divise le travail, ça va finir en aliénation ? J'imagine très bien qu'on puisse se répartir les travaux, non pas de façon conflictuelle, non pas de façon concurrentielle, mais politique, en discutant, en négociant, en étant d'égal à égal sans se dominer. J'arrive à imaginer ça.

(…)

2:49:24

COUSIN ― Le travail divise mon être. À partir du moment où j'étais dans la polyvalence communautaire, j'étais en synthèse de la polyvalence de mes activités et désirs.
CHOUARD ― Et vous voulez y retourner ?
COUSIN ― Mais, c'est pas que je veux y retourner. C'est-à-dire que : j'ai vécu dans une cristallisation intellectuelle et historique. Je suis incapable de bricoler ; c'est nul à chier.
CHOUARD ― Et alors ? Comment vous aller faire ?
COUSIN ― Je vais justement saisir la communauté générique émancipée comme chance de polyvalence. Je vais enfin devenir un être humain vrai, un être générique accompli.
CHOUARD ― En devenant bricoleur ?
COUSIN ― Mais, pas en devenant bricoleur. Je prends l'exemple pour dire que‒
CHOUARD ― Mais si, si, mais pourquoi pas ?
COUSIN ― Mais non, mais… Si vous voulez : nous sommes des divisés. Il y a des gens qui sont rentrés dans une sur-manualisation, et il y a des gens qui sont rentrés dans une sur-intellectualisation.
CHOUARD ― Je suis d'accord avec ça.
COUSIN ― Nous sommes donc déconnectés du vrai désir, de la vraie plénitude. L'être humain de demain, il retrouvera la totalité — c'est ce que dit Marx dans le texte de 1848. Le matin, je m'occuperai du potager. L'après-midi, je m'occuperai des poubelles. Le lendemain je ferai du piano. Le surlendemain, je ferai du parapente.
CHOUARD ― Et ce sera encyclopédique ; j'aurai un savoir encyclopédique. Je peux comprendre cette aspiration. Mais je ne me vois pas‒
COUSIN ― Les hommes du néolithique [paléolithique] savaient trépanner dans un groupe de chasseurs-cueilleurs. Ils savaient trépanner.

Je suis d'accord avec tout ce que dit Cousin.

Bon, on n'est pas obligé de se limiter à des activités qui commencent par la lettre p (potager, poubelles, piano, parapente) mais, à part ça, c'est tout bon !

motivation -vs- division du travail et distanciation échangiste

Je suis d'accord avec Cousin quand il vante la synthèse des activités et désirs.

Personnellement, je suis incapable de me motiver à faire quoi que ce soit avant d'en avoir le besoin ou l'envie — en même temps, n'est-ce pas la définition même de la motivation ?

Et, vu le nombre de vues qu'engrangent les vidéos motivationnelles sur Youtube, et le nombre de bouquins vendus sur le thème de vaincre la procrastination, je suis loin d'être le seul.

Ah, la procrastination…

Cette nouvelle maladie bullshit que le capitalisme a inventé et mis à la mode pour nous faire croire qu'on aurait de base des raisons d'être motivé à répondre à ses commandements.

Quand je produis pour moi, pour quelque chose dont je sais qu'elle me sera utile, je suis directement très motivé. C'est encore plus vrai quand je produis pour quelqu'un que j'aime bien, dont je vois qu'il a un vrai problème, et qu'il a un besoin urgent d'un coup de main.

C'est l'intermédiation échangiste qui nous rend si démotivés : le fait de ne pas savoir tellement ni pour qui ni pourquoi on fait un truc, et pourquoi la personne pour laquelle on le fait ne le fait pas elle-même.

l'ennui inhérent au mode de production

Il est aussi difficile de rester motiver en faisant toujours la même chose.

La spécialisation crée une expérience de vie très pauvre.

Dans une certaine mesure, on peut choisir, sur son temps libre, de faire tout autre chose que ce qui occupe tout notre temps de travail.

Mais ces loisirs sont un bien maigre réconfort quand, 50 % de notre temps éveillé, nous sommes forcés dans une activité toujours identique.

Être un polytechnicien, un polymathe, un homme de la Renaissance n'est pas une option au menu : la compétition exige l'efficacité, et l'efficacité est engendrée par :

  1. la division du travail (= une personne fait plusieurs fois le même ensemble de tâches pour de nombreuses autres personnes),
  2. la spécialisation (= une personne fait le même ensemble de tâches jour après jour)

polyvalence permise par la culture

Et je suis d'accord aussi avec Cousin quand il dit je vais justement saisir la communauté générique émancipée comme chance de polyvalence.

Notre culture nous transmet tellement, et tellement plus que, par exemple, l'école ou n'importe quel autre apprentissage formel.

Quand on dit culture en sociologie, ça ne renvoie pas à la culture savante, ni à la culture générale (lol) style Trivial Pursuite. Pour le sociologue, culture veut dire tous les savoirs, compétences et techniques qui participent à la survie et à l'adaptation au milieu.

Étienne Chouard dit qu'il ne s'imagine pas savoir faire tout ce qui lui permet de vivre et de reproduire la vie (quand il dit je ne me vois pas…).

Il faudrait donc faire le bilan — calmement, en se remémorant chaque instant — un bilan comptable de :

  1. tout ce qu'on a appris dans notre vie — en étiquettant ce qu'on aurait bien pu se passer d'apprendre,
  2. ce qu'on aurait pu apprendre plus vite, et :
  3. ce qu'on aurait pu apprendre tout court mais qu'on n'a pas appris.

Au collège, j'étais un peu interloqué quand j'entendais mes camarades de classe me dire :

Ça va me servir à quoi ça plus tard ?

Oh, je comprenais ce qu'ils voulaient dire, et effectivement c'était une remarque parfaitement justifiée. Simplement, moi, j'étais d'un naturel curieux, alors apprendre un truc utile ou un truc inutile, ça m'était égal.

Mais c'est vrai qu'au final l'école n'apprend presque rien d'utile.

Ouais, la règle de 3, à la limite…

Tout ce qui est vraiment utile nous est transmis par notre culture, pas par l'école.

C'est notre culture qui nous a appris une langue (ou plusieurs), ce que l'école est bien incapable de faire, de toutes évidences.

C'est la culture qui fait qu'on sait se servir d'un ordinateur ou d'un smartphone, pas les cours de technos du collège, qui en informatique nous ont enseigné des savoirs déjà périmés.

C'est la culture qui fait qu'à une époque, les gens qui fréquentaient les forums savaient écrire du BBCode. C'est la culture qui fait que maintenant ils savent écrire du Markdown. Ceux-là n'auraient qu'un petit pas à franchir pour savoir faire un site web en HTML.

C'est la culture qui fait que certaines générations savent bricoler — mais pas les supposés GenZ, qui ne savent pas changer une ampoule apparemment.

Ce sont mes cours de maths spé de terminale qui font que je sais répondre rapidement à l'énigme suivante :

Si au cours d'un repas on entend 28 tchins, combien y a-t-il d'invités ?

La belle affaire… On pourrait aussi bien définir Savoir-Inutile.com comme page de démarrage Firefox, ou cliquer sur Article au hasard sur Wikipédia ; ça produirait le même quantum d'élévation aléatoire de compétence inutile.

à la reconquête du temps perdu

Et si au lieu de dépenser du temps à savoir qui sont Manuel Valls et Kim Kardashian, on dépensait du temps à savoir réparer un interrupteur ?

Quand le mode de production capitaliste tombera, tombera avec lui tout cet environnement débilitant qui nous invite à regarder les stars et les people.

Sans parler de tout ce temps qu'on passe à regarder des fictions à la con genre Game of Thrones ou Plus Belle la Vie.

GOT et PBLV, c'est vraiment l'opium du peuple : de piètres remèdes contre l'ennui existentiel du capital, des succédanés d'aventure pour des existences devenues trop mornes. Avant, pour se distraire, on n'avait que deux Testaments et quelques fresques et vitraux ; maintenant on a tout le catalogue Netflix et la 4K. Avant, on passait des mois en voyage sur le chemin de Compostelle. Maintenant, au mieux on a de temps en temps le droit à un pauvre week-end ici ou là, où on fera semblant de s'amuser et on sourira pour la photo Instagram.

Je savais qu' c'était minable
J' me suis abonné au câble
On taillait pas tellement la zone…

Tailler la zone, Alain Souchon

l'Internationale Bureautiste vaincra !

Et puis, on a tout le savoir verbalisable de l'humanité à portée de doigt maintenant. Quant aux savoirs non verbalisables, presque toute la virtuosité mécanique a été mise dans les machines maintenant, alors on n'a aucun besoin que qui que ce soit sur Terre dépense ne serait-ce qu'une heure à acquérir la mémoire neuromusculaire d'une quelconque action. Ce serait une gageure et un gâchis.

Alors on n'a vraiment pas besoin de savoir grand chose pour savoir tout ce qu'on a besoin de savoir.

Si on l'écrit assez petit, ça peut passer sur une feuille A4.

Ou alors on va vous mettre tout ça sous la forme d'un livre de recettes (un build guide) à la MineCraft, et puis on appelera ça H2G2, comme dans le film, et puis ce sera réglé. Voilà, on va pas s'emmerder la nouille pendant encore 9 000 ans.

Un peu de belle bureautique, et c'est réglé on n'en parle plus.

Et on arrête avec toutes ces conneries de métiers, là… c'est débile !