Jean-Baptiste Kempf dit de la merde sur l'IA et l'emploi

En avril 2023, Le Média a publié une vidéo intitulée :

Intelligence artificielle, ChatGPT : le monstre qui va nous dévorer ?

avec pour invité Jean-Baptiste Kempf, connu pour l'excellent lecteur multimédia VLC et la solution de cloud gaming Shadow.

Le présentateur, Théophile Kouamouo, l'a interrogé sur les répercussions que des outils dits d'intelligence artificielle tels que des LLM (ChatGPT) et des générateurs d'images (MidJourney) pourraient avoir sur l'emploi.

Jean-Baptiste Kempf, plutôt que de dire je ne sais pas, s'est aventuré dans le domaine hasardeux de la prédiction économique.

Voici la partie de leur entretien qui concerne l'emploi et la production :

(8:04) THÉOPHILE KOUAMOUO ― De manière, disons, plus concernante pour chacun de nous, chacun d'entre nous, est-ce que ces outils d'intelligence artificielle vont nous piquer notre job, et à quelle vitesse ? Parce que c'est un peu la peur qui est agitée ; je ne sais pas si elle est si légitime que cela.
(8:21) JEAN-BAPTISTE KEMPF ― Oui et non. Et c'est toujours pareil : de la même façon que quand on a eu l'électricité bah on n'est pas allé non plus trop se plaindre aux marchands de bougies, de la même façon que quand on a eu un informatique partout, bah, on a moins de secrétaires qui tapent à la machine à écrire. Ceci étant dit, d'abord, 1) les métiers évoluent et 2) ça n'est pas de la magie. Donc, par exemple, l'exemple très simple c'est MidJourney, tu vois. Bah, MidJourney v4, régulièrement, quand tu lui demandais de générer des gens, ils avaient 6 doigts, en fait, et il va avoir plein de choses comme ça et donc en fait tu as besoin, ton retoucheur photo, il a besoin de l'éditer en fait la photo, donc ce sont des outils qui vont être mis à la disposition de je fais ce que je vais appeler des professions intellectuelles (un dessinateur, un traducteur, etc.), et ça va leur permettre de faire une base. C'est juste qu'ils vont être beaucoup plus efficaces, mais à la fin il y aura toujours une patte, il y aura toujours un truc, il y aura toujours un contre-sens. ChatGPT, il va te raconter n'importe quoi en disant que toi tu es ministre de l'économie. T'aura toujours besoin d'un fact-check. Par contre, ce qui est vraiment très bien, c'est que la difficulté, notamment quand tu démarres et que tu es illustrateur, pour repartir sur une MidJourney, c'est la l'angoisse de la page blanche, et là tu diras bah attends, je veux je veux une illustration avec un phare, et je veux un bateau, puis après tu vas le modifier, mais au moins ça va te faire une partie du travail. Donc, ça va y faire évoluer énormément de boulot, c'est évident. Ça va énormément faire des métiers où on aura beaucoup plus de productivité, mais les gens vont se reconvertir, vont faire autre chose, et il y aura toujours besoin d'une patte humaine pour avoir de la qualité.
(9:59) TK ― Alors, OK : on a on a compris ChatGPT et MidJourney. Ce que je comprends, c'est que ce genre de technologies va augmenter très fortement la productivité, c'est-à-dire qu'on faisait peut-être en 3 heures, on le fera en 30 minutes.
(10:15) JBK ― Tout à fait.
(10:17) TK ― Et donc ça veut dire que ce que 10 personnes faisaient, 1 personne le fera.
(10:21) JBK ― Tout à fait.
(10:17) TK ― Donc il y a des raisons de craindre, pour pas les emplois individuels en tant que tels, mais pour le marché de l'emploi.
(10:27) JBK ― Non, parce que, finalement, c'est ce qui s'est passé dans toutes les révolutions, industrielle puis informatique. Juste, on va produire plus. Enfin, moi mon avis, c'est que : on te dit bah, non, mais en fait est plus efficace donc on pourrait passer aux 35 heures puis aux 32 heures, puis aux 28 heures, et sauf que ce qu'on voit c'est juste que ben on produit plus, on fabrique plus, on fait encore plus de n'importe quoi, hein, c'est vrai. En tout cas, la société pousse à faire ça. Et donc, bah, ouais un illustrateur, avant, il les faisaient 3h par image, il va faire ça en 30 minutes, très bien. Mais sauf qu'au lieu de faire une illustration il en fera 10, et la plupart des métiers ne seront pas changés. Tu as besoin de traducteurs ? Tu auras toujours besoin de traducteurs. Juste, en une demi-heure, tu auras une qualité de traduction que tu aurais en 3 heures. Et comme aujourd'hui, de toutes façons, on pousse tout à l'efficacité maximale, c'est juste qu'on va avoir plus de qualité, et on fera plus de choses.

Jean-Baptiste Kempf nous récite ici son catéchisme schumpétérien, dont il a dû être gavé à travers les cours d'économie vulgaire de son école d'ingé (Centrale Paris), ou auprès de son père (prof de macroéconomie).

Ah, la desctruction créatrice…

Quand on écoute Jean-Baptiste Kempf, on a l'impression d'entendre raisonner la dinde de Noël de Nassim Taleb : pendant 364 jours l'éleveur m'a nourri ; je vis vraiment ma meilleure vie ; l'éleveur est mon meilleur ami. Kempf croit que les observations schumpétériennes sur les 3 précédentes révolutions industrielles sont reproductibles à l'infini.

Nulle part n'est posée la question de la demande solvable, ni du taux d'équipement.

Son exemple du besoin de traducteurs me fait marrer : il faudrait inviter Jean-Baptiste Kempf à aller un de ces quatre visiter le site d'Adobe pour qu'il y vérifie s'il y a un réel besoin de traducteurs. Il y constaterait que les quelques erreurs commises par les outils de traduction automatique ne semblent en aucun cas gêner le processus de vente. En tous cas, Adobe ne semble pas ressentir le besoin d'embaucher qui que ce soit pour faire de la relecture (du proofreading comme on dit en anglais). Il pourrait aussi aller discuter avec des traducteurs pour leur demander comment se passe leur entrée sur le marché de l'emploi, lol.

Il pourrait aussi se poser la question de la quantité de texte qu'un être humain peut lire en 16h de temps éveillé quotidien, et donc la quantité de texte traduit qu'on peut lui vendre.

Il pourrait aussi se poser une autre question : celle des emplois détruits dans le domaine de la création de contenu (genre vidéos Youtube) du fait du démarrage de la compétition mondiale rendue possible par les outils de traduction automatique. Il n'y a toujours que 24h dans une journée et seulement 8 milliards d'êtres humains sur Terre.

Quant à son histoire de les gens vont se reconvertir, je l'invite à aller rencontrer d'anciennes secrétaires (ma mère, par exemple) qui, après s'être fait trimbaler par Pôle-Emploi de formation-sans-débouché en formation-sans-débouché (genre des formations Excel), finissent par aller bosser à l'usine — belle reconversion en effet — ou à juste passer 5-10 ans à attendre la retraite, sous perfusion des quelques allocations de survie que le capitalisme n'a pas encore décidé d'aller piller.

Il pourrait même faire d'une pierre deux coups et aller parler à mon amie secrétaire bilingue, quinquagénaire en recherche d'emploi : elle lui apprendrait un peu la vie.

Son la société pousse à faire ça me fait bien rire aussi. Il faut croire que mode de production capitaliste est un gros mot. Peut-être est-ce simplement un mot qu'il ne connaît pas.

Il ne s'agit pas de faire dans le pathos : que les gens souffrent du travail ou du chômage, dans les deux cas les gens souffrent, alors la cause médiane de leur souffrance m'importe peu. Mais au niveau du logos, Kempf ferait mieux de se taire, plutôt que de parler sans savoir et de faire des plans sur une comète dont il ne comprend pas la dynamique.


Bon, après, on parle d'un mec qui est expert de deux choses : l'encodage vidéo et l'échec entrepreneurial. S'il avait mieux compris certaines notions comme la saturation des marchés, la demande solvable, les produits substituables, etc… il n'aurait peut-être pas planté sa boîte. En fait, il n'aurait probablement même pas créé Shadow tout court. Leur marketing était cool, je dis pas, mais trouver les gens qui avaient à la fois un mauvais ordi et une connexion fibrée… il n'y avait pas grand monde dans l'intersection à mon avis. En tous cas je sais que je n'en faisais pas partie.

D'un autre côté, si j'avais donné 1€ à VLC pour chaque mois où je l'ai utilisé, le bon camarade Jean-Baptiste Kempf n'en serait peut-être pas réduit à toutes ces conneries. Déso JB ; j'suis un gros passager clandestin. Si seulement on avait SnowDrift