nos vies sont des non-événements

Quand les jours se ressemblent trop, on a du mal à les distinguer.

Et quand les années se ressemblent trop, on a du mal à les distinguer.

Je crois que la plupart de nos cerveaux font de la compression avec perte (MPEG ?) avec nos souvenirs : quand nos cerveaux voient 29 images successives qui se ressemblent beaucoup, l'algo se dit : vas-y on va faire une moyenne des 29 machins, là, et dire que c'est un seul truc.

J'ai un peu perdu la notion du temps depuis le Covid. Elle n'était déjà pas très bonne ceci dit. Probablement que ça n'a rien à voir avec le Covid, mais juste avec le fait que je vieillis.

Et au fait que chaque jour est la copie de la copie de la copie du précédent.

Il ne se passe pas grand chose dans nos vies : on fait toujours les mêmes tafs ennuyants pour se payer les mêmes loisirs ennuyants. Ou alors on ne travaille pas, et on s'hyptonise avec Youtube.

The sun goes up and the sun goes down
I drag myself into the town
All I do I want to do with you
Everyday I'm at my desk
At my desk, I'm like the rest
All I do I want to do with you

Cells, The Servant

Nos vies sont biens nulles.

C'est vrai pour ma vie, bien sûr. Mais quand je regarde les autres vivre leurs vies, ça n'a pas l'air beaucoup mieux. Généralement, ça m'a l'air pire.

Là j'vais rejoindre mes potes, c'est jeudi soir
Mode de vie nul, j'avale la pilule tristement

Inachevés, Casseurs Flowters

Ces 15 dernières années, pour me divertir, j'ai été m'enjailler dans quelques festivals : Pont du Rock, Motocultor, Vieilles Charrues, et d'autres…

Mais, si je fais le bilan, calmement, en me remémorant chaque instant, le seul dont je garde un vrai bon souvenir, c'est le festival que j'ai contribué à organiser, avec à peine 10 potes. On a fait deux éditions, deux années consécutives. Le festival ne durait qu'une soirée et a demandé un an de préparation. Il nous a fallu gérer la trésorerie, la comptabilité des associations, les déclarations SACEM et faire un beau site web — c'est peut-être le plus beau site web que j'ai intégré de toute ma vie, d'ailleurs —, monter des barnums, gérer la bouffe, apprendre à tirer des bières, et j'en passe et des meilleures…

C'étaient des efforts.

Mais ce n'était pas du travail.

Et ce n'était pas du loisir non plus.

C'était juste… une production.

Il y a même eu des moments assez excitants, comme le moment où il fallait transporter la trésorerie dans une cachette. Comme quoi, dans une vie grave chiante, un rien peut être source d'excitation.

Je crois que la vie serait tellement mieux si elle ressemblait à ça.

Les anxieux diront un truc du genre :

Hé mais si personne n'est professionnel de rien, la société va partir à vau-l'eau.

Moi je crois que la spécialisation nous rend cons. Et que c'est justement cette spécialisation qui cause notre perte.

Je veux bien croire qu'il soit difficile de construire et gérer une centrale nucléaire sans dédier sa vie à l'acquisition des compétences nécessaires à cette production.

Mais a-t-on à ce point besoin d'électricité ?

On a vécu sans pendant très précisément 5 999 930 années, 8 mois, 5 jours, 13 heures, 17 minutes et 2 secondes, et on était loin d'en savoir autant qu'aujourd'hui.

Je garderais bien quelques Wh pour alimenter quelques LED, un internet basique (un routeur, un raspberry pi et une liseuse), et éventuellement une enceinte audio, m'enfin rien de tout ça ne consomme des masses (et pas tellement de charges non plus, d'ailleurs).

On laissera tomber les trains, les métros, les voitures électriques, et toutes ces conneries technologiquement pathétiques quand on les compare à un vélo.

Quant aux reste… la compétence des uns n'est justifiée que par l'incompétence des autres, et cette incompétence peut parfois se résoudre très rapidement.

Si on prend l'exemple de la création de sites web : la création de Wordpress a nécessité probablement des centaines de milliers d'heures de travail. Tout ça pour quoi ? Pour permettre aux gens de faire des sites web un peu plus facilement — encore que ça se discute — qu'en leur enseignant le HTML (et il faut quand même leur enseigner Wordpress). Pourtant, en seulement quelques heures, ma nièce de 8 ans et demi savait faire un site web. Il n'y avait certes pas d'espace commentaires sur son site. Mais les espaces commentaires n'ont de raison d'être que parce que les autres ne savent pas faire de site web.

Tout se tient dans un mode de production : les productions à l'utilité douteuse des uns ne sont rendues nécessaires que par l'incompétence des autres.

En anglais, il y a le fameux jack of all trades, master of none. En français, on dit touche-à-tout, expert en rien. Il faudrait opposer à cette vision du monde une autre : expert d'un truc, bon à rien.

M'enfin… askip les grecs en leur temps savaient déjà tout ça — sauf Wordpress ; ils connaissaient pas, Wordpress.

Rien de nouveau sous le soleil.


Un mois et demi après l'écriture de cet article, je découvre que je ne suis pas le seul à faire cet analyse :

Pourquoi le temps passe plus vite quand on est dépressif ?