informaticiens communistes ; besoins solvables -vs- besoins réels

Ils écoutent une musique qui leur fait chaud à l'intérieur, mais qui ne transforme rien dans leur rapport à l'aliénation au monde. Et le lundi, après l'exposition ou après le concert, le couillon informatique, le couillon droit des affaires, le couillon de toutes les couillonneries, reprend son cycle. Il s'est réconforté dans une compensation.

— Francis Cousin, dans L'Esthétique comme agir révolutionnaire des beautés infinies de l'histoire…

Je me souviens de la première fois que j'ai entendu cette phrase : j'étais en balade pas loin de chez moi, et ça m'avait un peu frappé.

Je me suis dit : c'est quoi ce tir gratuit, cette balle perdue, contre les informaticiens ?.

Surtout qu'à mon sens, l'informatique est le domaine où on a le plus de potentialité (et d'actualisation) de communisme.

Je pense évidemment à tous les développeurs de logiciels libres et offerts.

Ensuite j'ai réfléchi davantage, et je me suis dit : ouais, c'est vrai que ça ne représente probablement pas une si grande part des gens qui bossent dans l'informatique. Il y a probablement beaucoup de mercenaires. Et c'est OK  tout le monde doit vendre son corps s'il veut manger, après tout.

Quand même, je pense qu'il y a plus de productions communistes en informatique que dans n'importe quel autre secteur d'activité.

au quotidien communistes, unilatéralement et malgré nous

Déjà rien que dans la sphère privée, le mec compétent en informatique va souvent te filer un coup de main gratuit si t'as cassé ton PC parce que t'utilises des logiciels craqués sur ce qui s'appelle bien à propos système d'exploitation Windows (oui, parce qu'il y a des fenêtres dans ta prison). On chante parfois tu le feras toi-même, mais on dépanne souvent les gens sans exiger de contrepartie.

Bon pour une année de maintenance informatique gratuite
Maintenance de noël, par Johann nojhan Dréo, sous licence Creative Commons BY-SA

Et, des fois c'est juste de la décence humaine, on pourrait dire : si ta maman vient de décéder et que tu as besoin d'aide pour retrouver ses mots de passes, l'avis général serait probablement que je serais un être bien cruel, monstrueux presque, si je te demandais des euros en échange de ce service que je te rends dans ce moment difficile (ou même si je les acceptais si tu m'en proposes). L'avis général en revanche ne trouve pas anormal qu'un notaire soit payé pour ses services. Tout le monde doit gagner sa croûte après tout, sauf les informaticiens.

Un ancien voisin, qu'on n'a pas vu depuis des mois, qu'on n'avait vu que pendant les 3 mois où on occupait un logement, et avec qui on avait à peine sympathisé — genre très rapidement, hein — ne se trouvera pas gêné de nous téléphoner pour nous demander de l'aide sur un problème avec son PC. On aurait envie de répondre je ne suis pas un numéro de hotline.

Bon, j'exagère un peu : il n'y a pas que les informaticiens qui se font mettre en esclavage par leur entourage. J'ai souvenir d'un ami de ma mère qui me disait qu'il avait aidé ses voisins à faire leur terrasse, et ces derniers l'avaient à peine remercié — même pas payé l'apéro, ni rien. Il m'avait aussi aidé à trouver une bonne voiture d'occasion. Je lui avais payé une caisse de 24 bonnes bières achetées au V&B, ce qui était vraiment très peu, aussi bien au regard du temps passé, que du service rendu, que des euros qu'il m'a fait économisés, et que des problèmes de bagnole futurs qu'il m'a fait éviter.

C'est le lot de tous les gens compétents je crois.

Avec toujours la même excuse : c'est facile pour toi.

Ça me rappelle aussi un épisode de Bref avec un informaticien à la fin :

— Un jour, un mec est venu installer une nouvelle connexion internet. Le mec a dit :
— L'informatique, c'est ma grande passion. Et puis j' vous le facture pas, hein ; c'était trois fois rien.
— Il était gentil.

Ah, la passion… toujours un argument utile pour ne pas te payer tes heures. Ce n'est pas par hasard que je l'ai mis en red flag dans mon client Pôle-Emploi :

soyez polytechniciens

Moi je n'aime pas trop — pas du tout en fait — résoudre les problèmes informatiques des autres ; j'aimerais qu'ils les résolvent eux-mêmes.

D'une part, parce que quand tu dois toi-même assumer les conséquences de tes actes, des risques que tu prends, tu fais souvent plus attention, voire tu fais des choix radicalement différents. Typiquement : tu n'utilises pas Windows. Et, du coup, tu ne me prends plus mon temps pour réparer ton ordi, puisqu'il ne casse plus.

D'autre part, parce que c'est en faisant qu'on apprend, et si tu ne fais jamais, tu auras toujours l'excuse de ne pas savoir faire. C'est facile, après, de quémander l'aide des autres.

Enfin parce que quand les choses sont trop compliquées pour être réparées, les consommateurs finissent pas arrêter de les acheter ; c'est ce qu'on voit en ce moment avec les revendications style Right to Repair. Si on arrêtait de leur réparer leurs Windows, même les moutons finiraient par demander l'abolition de Microsoft. Ou, a minima, ils se feraient rembourser la licence à l'achat d'un nouvel ordinateur.

On a été trop gentil avec les windowsiens ; on aurait dû les envoyer chier, voire les lapider.

Ou juste se respecter un minimum et, comme le propose Ploum, répondre : je n'utilise pas Windows donc, désolé, je ne sais pas régler ton problème. Ce qui, à force de ne pas utiliser Windows, finit au bout de quelques années par être vrai. Les belges disent souvent je ne sais pas pour signifier ce que les français exprimeraient par je ne peux pas. Et, vue l'aversion, la colère, l'angoisse… que provoquent un problème Windows, dire je ne peux pas n'est pas vraiment un mensonge. C'est comme quand on dit à propos de quelqu'un : alors lui, c'est physique : je ne peux pas.

Ou alors exiger que le communisme fonctionne dans les deux sens : si on passe en mode de chacun selon ses moyens à chacun selon ses besoins, alors je vais te demander des trucs moi aussi, genre de venir tondre la pelouse chez moi, car vu que tu as deux bras et deux jambes, c'est dans tes moyens. Et puisque ça fait partie de mes besoins, comment pourrais-tu me refuser ça ? En plus, c'est facile pour toi, et je vois bien que tu aimes ça, que c'est ta passion de guillotiner l'herbe, pervers sadique que tu es.

Dans la vidéo Le Communisme Universel de demain, l'interviewer (Guillaume je crois) dit :

Dans le communisme primitif (…) quand quelque chose est cassé, chacun peut le refaire lui-même en fait, alors que là en fait, si internet est cassé, c'est chaud.

Alors là, je ne suis vraiment pas convaincu de ça. Déjà, il faut y aller pour casser un truc aussi résilient qu'internet. Et dans le monde moderne, je soupçonne qu'internet serait un des trucs les plus faciles à apprendre à réparer. À un moment ils opposent internet aux pigeons voyageurs. Ça s'entend qu'il ne connaissent pas l'internet par pigeon voyageurs, ces couillons pasinformatiques — me voilà vengé.

Bon, je sais pas si c'était une transition ou une digression, mais ça fera l'affaire.

le logiciel libre : l'Everest des richesses produites… et offertes

Internet n'existerait probablement pas sans les logiciels libres offerts ; sans eux, internet aurait été tellement cher à développer qu'aucune entreprise n'aurait pris un tel risque, ni eu les moyens de payer tout ce travail.

Je prétends la chose suivante :

le logiciel libre et offert est le premier exemple concret de communisme universel

Steve Balmer, l'ancien PDG de Micro$oft, disait d'ailleurs il y a un peu plus de 20 ans :

About the community that develops free software: they are some new modern-day sort of communists who want to get rid of the incentive for musicians and moviemakers and software makers under various guises. They don’t think that those incentives should exist.

besoins solvables -vs- besoins réels

Une grande distinction qu'on peut faire entre logiciels libres -vs- logiciels privateurs est la distinction besoins réels -vs- besoins solvables, distinction chère au communiste.

La création de logiciels privateurs est toujours motivée par le besoin solvable (même s'il n'y a pas de besoin réel), tandis que la création de logiciels libres est toujours motivée par le besoin réel (qu'il y ait ou non un besoin solvable).

Windows répond à un besoin solvable : ça se vend.

Linux répond à un besoin réel : c'est utile, ça marche, et tu n'auras jamais besoin de m'appeler pour le réparer.

Linux est ce qu'utilisent la plupart des gens en 2023 pour faire ce à quoi sert essentiellement l'informatique : communiquer et traiter des données. Car il faut bien avoir à l'esprit que Windows s'est fait exploser sur deux terrains majeurs : le serveur et le mobile. Windows est à considérer aujourd'hui comme une Xbox de bureau, rien de plus, rien de mieux.

Voilà pour la distinction entre besoin solvable et besoin réel.

le logiciel libre offert est l'anti-marchandise incarnée

Dès qu'un développeur va rencontrer un problème pour lui, il va créer la solution pour lui, et la partager au monde entier, pour les raisons suivantes :

Raison pratique : pourquoi s'embêterait-il à la vendre quand il peut simplement la donner ?

Raison éthique : comment oserait-il vendre sa solution alors qu'il a tant reçu déjà des autres développeurs de logiciels libres ? Que ce soit à travers les logiciels libres qu'il utilise au quotidien, ou à travers toutes les solutions données gratuitement dans des tutoriels ou des réponses sur des espaces de discussion en ligne style StackOverflow.

la question des jeux vidéos libres

Un des seuls domaines dans lequel le logiciel libre pêche vraiment, c'est le jeu vidéo. Il existe un certain nombre de jeux, mais beaucoup sont des clones, tel 0 A.D., qui ressemble beaucoup à Age of Empires, ou Minetest, qui est un clone de Minecraft.

C'est logique : comment ressentir le besoin de quelque chose qui n'existe pas ?

Les jeux vidéos ne sont pas des logiciels comme les autres :

Si j'ai besoin d'éditer du texte, ce que je vais créer est assez évident. Si j'ai besoin de faire de l'édition photo, audio ou vidéo, pareil. Il y a un lien besoin→solution assez univoque.

Mais si j'ai besoin de me divertir, quel jeu vidéo vais-je créer ? Et même si j'ai une idée, il faudrait que je trouve des gens qui aient envie de créer le même jeu vidéo que moi, ce qui n'est pas si facile à faire quand les gens travaillent bénévolement.

Par ailleurs, peut-on prendre du plaisir à jouer à un jeu vidéo qu'on a soi-même créé ? Pas si évident, à mon avis.

si le logiciel libre est un exemple de communisme local, à quoi ressemblerait un communisme général ?

Il n'y a je crois rien de mieux que cette vieille blague pour s'en faire une idée :

Si les compagnies aériennes étaient des systèmes d'exploitation :

UNIX Airways

Chaque passager apporte un morceau de l'avion lorsqu'il arrive à l'aéroport. Tous les passagers se rendent ensuite sur la piste et assemblent l'avion ensemble pièce par pièce, tout en discutant sans arrêt sur la sorte d'avion qu'ils sont supposés construire. Lorsque les passagers arrivent, l'un d'eux doit être désigné pilote et doit se rendre dans la cabine de pilotage. Là, il trouve des manuels décrivant l'avion dans ses moindres détails, mais ne donnant aucune instruction sur le pilotage.

Air DOS

Tous les passagers poussent l'avion jusqu'à ce qu'il commence à planer. Ils sautent à bord et laissent l'avion glisser jusqu'à ce qu'il retombe. Ensuite, ils redescendent, poussent l'avion, et ainsi de suite.

Mac Airlines

Toutes les hôtesses, pilotes, préposés aux bagages et aux billets ont tous exactement le même visage. Vous entrez dans l'avion sans le voir et une fois à l'intérieur, vous n'avez aucun hublot pour voir dehors si vous êtes en vol ou pas. Aucune vibration durant le décollage, le vol ou l'atterrissage. Bref, vous ne savez même pas que c'est un avion et que vous êtes en vol! Chaque fois que vous posez une question portant sur des détails, on vous rappelle gentiment mais fermement que vous n'avez pas besoin de le savoir, que vous ne voulez pas le savoir, et que tout sera fait pour vous sans que vous ayez à le savoir, alors fermez-la.

Windows Air

L'aérogare est très beau et coloré. Les hôtesses sont très gentilles. C'est très facile de consigner vos valises et l'embarquement se fait sans histoire. Le décollage est parfait. Après une dizaine de minutes de vol, l'avion explose sans aucun avertissement.

Windows NT Air

Comme Windows Air, mais le billet coûte plus cher, les avions sont beaucoup plus gros, et lorsqu'ils explosent, tous les autres avions dans un rayon de 80 kilomètres explosent aussi.

Linux Air

Compagnie fondée par des employés mécontents provenant des autres compagnies aériennes. Ils construisent leurs propres avions, leurs propres comptoirs et pavent leurs pistes eux-mêmes. Le coût du billet est minime… il couvre seulement les frais encourus pour l'imprimer! Vous pouvez aussi télécharger votre billet gratuitement et le faire imprimer vous-mêmes. Une fois à bord, on vous donne un siège, quatre vis, des outils et un petit guide nommé Pose-siège.html. Une fois en place, le siège entièrement ajustable est très confortable. Le vol part et arrive à temps, sans pépin. Les repas à bord sont légers et nourrissants. Lorsque vous essayez de dire aux autres personnes que vous avez voyagé gratuitement, dans un avion super confort, ils vous regardent comme si vous étiez un idiot et crient: QUOI?!? IL A FALLU QUE TU POSES LE SIÈGE TOI MEME ?