logiciel libre -vs- marketing

Oh…

Comme j'ai du mal à commencer à écrire cet article…

Tellement de colère, tellement de frustration.

Ça va être “ugly”, je vais utiliser des mots durs, et je sais que la réalité est probablement plus contrastée que la façon dont je présenter les choses ici, mais j'ai besoin de faire cette “rant” comme ça, pour “get it out of my system”.

Allons-y :

“What is …”

C'est impressionant à quel point le monde du logiciel libre est dépourvu de toute pensée marketing.

À chaque fois que je visite le site ou le dépôt git d'un logiciel libre (LL), le premier titre de niveau 2 que je vois c'est “What is {nom du logiciel}”.

Je me suis « amusé » à collectionner des captures d'écran des sites sur lesquels je suis tombé qui suivent ce pattern, avec dans l'idée de les afficher quelque part, histoire que les développeurs de logiciel libre « se tapent l'affiche » un peu ; ça ne leur ferait peut-être pas de mal de temps en temps qu'on leur mette leurs nez dans leurs cacas.

Mais en fait, je ne vais même pas afficher les captures d'écran ici. Déjà parce la plupart sont stockées sur un autre disque dur que j'ai la flemme d'aller explorer. D'autre part, parce que c'est tellement la norme, c'est tellement l'extrême majorité des sites de LL qui sont concernés, que donner un, deux ou trois exemples n'aurait aucun sens.

Proposition de valeur

Donc on a ce problème du “What is”.

Mais on a un autre problème encore plus désespérant : c'est le titre de niveau 1, qui est souvent le nom du logiciel, au lieu d'être une proposition de valeur.

Et un truc assez marrant — l'humour est la politesse du désespoir askip —, c'est que, même quand des développeurs refont le site de leur logiciel pour le rendre plus joli et plus “marketé”, en essayant de reproduire ce qu'ils voient sur les sites d'entreprises qui emploient des marketeurs, les développeurs arrivent à faire de la merde. Ils ne comprennent pas le truc, en fait. Ils ne comprennent pas ce qu'ils voient et, du coup, ils tombent en plein culte du cargo.

Cette fois-ci je vais donner un exemple : le site de Linux Mint.

Linux Mint

Vers septembre 2021, Linux Mint a refait son site :

Et, oui, il y a certes du progrès : pour qui veut présenter un outil à de nouveau utilisateur, mieux vaut que la page d'accueil soit une présentation de l'outil que la liste des derniers articles du blog.

C'est, quand même, un gros progrès.

Mais :

Mais il y a un gros problème de compréhension du parcours utilisateur :

Dans un article de juillet 2021, ils écrivent :

The new website will (…) focus on what most visitors expect to find when they first browse it:

Dans leur article de septembre 2021, ils disent aussi :

We received a lot of positive feedback since the website went live so we know you really like it! I know we can’t please everybody and taste is subjective but for most people this is a very welcome change.

Et un commentateur débile nous dit aussi :

the new Linux Mint website cleanly conveys the core reasons why people find this particular Linux distro a solid alternative to other operating systems, like Microsoft Windows.

Cette histoire de “most visitors”, “you” et “people” me fait penser au s03e09 de la série Silicon Valley (extrait ici), dans lequel des “focus groups” sont mis en place pour voir si Mme MICHU comprend Pied Pipper, et Veronica constate avec désespoir que les bons retours qu'a obtenus Richard (le créateur de l'app) proviennent… d'autres développeurs.

Et c'est ça le problème du logiciel libre : il est créé généralement uniquement par des développeurs… qui parlent à d'autres développeurs, et avec un language et un discours de développeurs.

La particularité des techniciens, c'est que quand tu leur montre un outil, ils sont généralement capable d'en déduire l'usage. Ils ne réfléchissent jamais à l'affordance, et ne comprennent pas que, devant leur outil, un être humain normal se retrouve comme un chimpanzé devant un accélérateur à particules.

Les techniciens font rapidement l'association :

outil → usage

Une personne normale, il faut lui expliquer à quoi sert un outil, avant de lui expliquer ce que fait l'outil.

Il faut parler de bénéfices avant de parler de fonctionnalités.

Il suffirait de pas grand chose…

Il suffirait de « pas grand chose » pour réparer ce genre de sites.

Pas grand chose… juste quelques titres à remplacer par d'autres.

Mais c'est toujours pareil : on ne paye pas le plombier pour taper sur le tuyau, mais pour savoir où taper.

Il y aurait à peine 3-4 choses à faire :

L'autre truc ridicule, c'est qu'ils mentionnent en bas de nombreux billets de blogs les metrics suivantes :

Rankings:

Comme s'il y avait l'étape “Distrowatch” dans le parcours de quelqu'un qui migre de Windows vers Linux.

Et comme si le classement Alexa d'un site donnait une information d'une quelconque utilité pour aider à la prise d'une décision marketing. Il serait beaucoup plus utile pour la croissance de leur user base de réfléchir à des vrais mots clefs que sont susceptibles de taper des vrais gens quand ils souhaitent migrer de Windows vers Linux.

Tout ça est bien dommage car, chez Mint, ils ne sont pas si loin d'avoir une ébauche d'un début de réflexion, quand ils écrivent à propos de leur OS :

We use it because it’s fast, because it works, because it does what we want. It was important for our website to not only convey these ideas

Bah ouais les gars, faites ça. Mais faites le mieux. Mettez des assertions dans les titres, plutôt que des questions.

Un exemple encore plus désespérant

Enfin… Linux Mint, c'est pas le pire.

On trouve bien des gens qui mettent sur la page d'accueil d'un projet « Duniter, logiciel libre »…

Et pas par défaut, non non : c'est un choix délibéré, car il y avait vraiment une vraie proposition de valeur super bien auparavant, qui disait très clairement et très précisément « Moteur de blockchain pour la monnaie libre Ğ1 ».

Donc ça veut dire que quand ils voient deux titres différents, certaines personnes ne savent pas choisir celui sert le mieux l'objectif.

Visiblement, elles semblent croire qu'il existe sur Terre des êtres humains qui utilisent n'importe quel outil du moment que son code source est disponible.

Qui seraient ces gens ? Je ne sais pas… des collectionneurs peut-être. Des gens qui passeraient leurs soirées et leurs week-ends à parcourir l'annuaire Framasoft pour installer n'importe quel logiciel qu'ils trouvaient dedans, parce que le logiciel était gratuit. Des enthousiastes de l'informatique, des geeks, qui adorent faire joujou avec n'importe quel outil, peu importe si l'outil sert une finalité.

En vrai, je sais que de telles personnes existent : j'en faisais partie.

J'avais 15 ans, et c'était 2005.

Mais on n'est plus en 2005 : il existe maintenant pléthore de logiciels libres.

Et je n'ai plus 15 ans : si je tombe sur un logiciel qui ne me dit pas à quoi il est supposé servir, je le zappe. La vie est courte, pour tout le monde.

Conclusions

Comme toujours, ce qu'on déteste le plus chez les autres, ce sont les défauts dont à réussi à grand peine à se débarrasser.

Pour transcender cette colère, j'avais commencé un moment à faire un guide du marketing pour essayer d'expliquer aux dev ce que j'ai compris du marketing depuis.

Ça s'appelle Pimp my FOSS, et c'est stocké là :

https://borispaing.fr/pimp-my-foss/en/

Je doute que quiconque lira ça. J'ai la flemme de le marketer, parce que je suis assez convaincu que je me retrouverai face à un mur, et que j'hurlerait dans le désert.

Mais, voilà, c'est là.