les noisettes d'Étienne Chouard, ou : l'épargne en monnaie libre Ğ1

J'aime bien Étienne Chouard, parce qu'il essaye de vraiment comprendre les choses, comprendre ce que dit son interlocuteur — ils sont rares, les gens comme ça.

Du coup, il pose des questions intéressantes.

Dans son débat avec Stéphane Laborde et Jean-Baptiste Bersac, vers 2:29:47, Chouard pose le problème suivant :

Les humains ont peur de l'avenir (…) ils ont besoin de se protéger (…) et ils font des petits tas — les paysans font ça depuis la nuit des temps — ils font des petits tas en cas de famine, en cas de pénurie. (…) Je vois bien que mes congénères humains épargnent parce que ça les rassure. En cas de coup dur, ils mettent de l'argent de côté.

(il me semblait qu'il parlait de noisettes à un moment, mais peut-être ai-je halluciné, ou alors c'était dans une autre vidéo)

L'expression depuis la nuit des temps est probablement très exagérée : avant le néolithique, les gens bougeaient beaucoup, et le stock était probablement très limité (par la force des choses, par la gravité).

Mais Chouard pose ici un problème intéressant : pas mal de gens cherchent des valeurs de réserve (askip, les français épargnent beaucoup). Et, comme souvent cette épargne est libellée dans une unité monétaire (type euros), ils ont probablement un peu l'impression de stocker de la monnaie.

Et stocker trop de monnaie, ce n'est probablement pas une bonne idée. Quant au fait d'investir dans une valeur non-monétaire aujourd'hui, en espérant pouvoir la rééchanger contre suffisamment de monnaie au moment de ses vieux jours, c'est toujours un pari.

Comme le dit Laborde vers 2:27:39 :

Si tu penses épargne, ça veut dire que tu penses qu'il y a de la valeur que tu peux accumuler (…) donc tu penses qu'il y a une valeur de référence qui ne changera pas avec le temps.

On peut chercher des valeurs de réserves, et en trouver qu'on croit sûres. On peut, par exemple, acheter des Louis d'or, des Bitcoins, des cartes Pokémon, investir dans la pierre, ou que-sais-je-encore.

Mais alors il est peut-être plus prudent bien regarder ce que font tous les autres, et il est peut-être plus prudent de s'assurer d'aller contre le sens du courant.

Car si tout le monde se met à construire des logements aujourd'hui, à moins d'un accroissement massif de la population, il deviendra compliqué de les revendre (ou même de les louer) à bon prix demain. La crise de la bulle immobilière de 2008 nous l'a assez appris, je crois (revoir à ce sujet The Big Short). Et c'est d'ailleurs le gros problème de la retraite par capitalisation : rien ne peut la garantir, sauf la volonté d'un État de sacrifier les actions des jeunes pour sauver les fonds de pension des vieux, comme ça a été fait je crois dans l'affaire Gamestop. Les bonnes volontés libérales ont leur limites, et cette limite c'est la ruine des gros actionnaires, que l'État des capitalistes fera tout pour éviter.

En 2020, aussitôt qu'a été annoncé le confinement, on a vu des gens se mettre à stocker tout un tas de trucs (genre des pâtes). Et même des gens qu'un mois plus tôt on n'aurait pourtant pas pris pour des survivalistes.

On peut s'en amuser mais, pour le coup, ça ne semble pas être une mauvaise stratégie : si tu veux préparer ton avenir, achète maintenant les trucs dont tu penses avoir besoin demain :

Bon, on a résolu le problème de la bouffe. Si t'as pas prévu de déménager, c'est tout bon.

Après c'est sûr, c'est pas un truc hyper pratique, et on se voit mal acheter aujourd'hui l'ordinateur dont on aura besoin dans 20 ans : ça périme vite, un ordinateur. On ne se voit pas non plus acheter aujourd'hui des trucs encombrants dont on aura besoin dans 20 ans : matelas, four, frigo, ou que-sais-je-encore.

Une des façons de résoudre ce problème, c'est de… faire des enfants.

Qui veut assurer ses vieux jours fait apparaître des êtres humains fonctionnels et qui l'aime bien.

Dans les sociétés modernes, on a fini par socialiser tout ça.

Grâce à la retraite par répartition, on n'est plus obligé de faire soi-même des enfants : on peut se contenter de bosser et de payer pour le logement, la bouffe, la scolarité et les Tickets-Sport des enfants des autres, et ces enfants nous paieront notre retraite à nous 20 ou 30 ans plus tard.

Je te file des allocations familiales maintenant, tu me files ma retraite demain.

Même si, comme apparemment l'explique David Cosandey dans La faillite coupable des retraites, ce principe est bien mis à mal par la façon actuelle de gérer tout ça.

Toujours est-il que quand j'entends dire : je côtisse pour ma retraite, ça me fait saigner les oreilles.

Alors, oui, je veux bien faire preuve de charité sémantique, et, certes, si tu côtises aujourd'hui, tu peux, peut-être, espérer avoir une retraite dans 20 ou 30 ans.

M'enfin, ça, ça dépendra de deux générations qui te suivront. Rien ne dit qu'ils voudront financer ta retraite. On est dans une démocratie à scrutin majoritaire, après tout, et si les jeunes ne veulent pas assister les vieux, ils ne le feront pas.

Vers 2:30:58, Chouard nous parle des accidents de la vie :

J'ai été économe, c'est-à-dire que j'ai pas dépensé tout, je me suis serré la ceinture parce que, pour mes enfants, si jamais j'ai un coup dur (…) petit à petit je me fais une cagnotte, s'il a un accident, je peux l'aider. Je le mets de côté. Si le système fait fondre…

Et là, pareil, c'est par la socialisation qu'on a résolu le problème des accidents de la vie : on a l'Assurance Maladie, des mutuelles complémentaires, des assurances auto, etc…

Effectivement si notre voiture lâche, c'est pas mal d'avoir un peu de thune de côté, pour s'en racheter une facilement, sans devoir contracter un crédit.

M'enfin dans tous les cas ce sera chiant : il faudra trouver une voiture d'occasion à un bon rapport qualité-prix, faire les papiers, etc…

Peut-on vraiment se protéger de tout ce qui peut nous arriver dans la vie ? À moins de faire comme Oblomov, ou comme Memnon

L'avenir est incertain, par essence, voire par définition.

On n'est jamais sûr de rien.

Demain on peut traverser la rue, et se faire renverser par un chauffard — ou, pire : trouver du travail (moins probable quand même). Ça ne m'empêche pas de regarder avant de traverser, mais je ne vais pas faire de plans sur une comète que je ne vois pas et qui a des trajectoires que je ne sais pas prévoir.

Retour vers les valeurs futures

Pour revenir à mon sujet :

Étienne Chouard soulève donc des questions intéressantes sur la psychologie de l'être humain :

Eh oui, car la monnaie, c'est du crédit : je fais un truc pour toi aujourd'hui, tu signifies ta dette envers moi par le transfert du signe monétaire, et tu feras un truc pour moi demain, si tu veux récupérer ce signe monétaire, et ainsi éteindre ta dette.

Sans monnaie, on est beaucoup plus dépendant du contexte social. Il faut surveiller sa réputation (donc surveiller ce qu'on fait, ce qu'on dit). Avoir des amis…

Avec la monnaie (surtout quand on en a beaucoup), on peut se comporter comme un parfait connard, et se faire quand même rendre tout un tas de services. Si j'ai 10 M€, je n'ai nul besoin d'amis pour répondre à presque tous mes besoins : je peux me faire nourir, loger, servir, etc…

Mais je ne peux toujours pas la stocker, ma monnaie, et je n'ai pas envie de m'emmerder à stocker des conserves, et tout ce dont je pourrais avoir demain.

En fait, il existe un système tout con :

les bon d'achats

Paul Grignon a proposé un système qui permettrait d'acheter aujourd'hui les valeurs dont on pense avoir besoin demain.

Et ces bons d'achat pourraient être numériques (éventuellement dans une blockchain), et se revendre.

Par exemple, si en début d'année j'ai pré-acheté 52 pains au levain petit épautre à la boulangerie bio du village d'à côté, et qu'arrivé à la moitié de l'année, je me rends compte que je n'en mange qu'une fois toutes les deux semaines, eh bien je pourrais revendre l'excédent.

Bon, il veut aller jusqu'à en faire la base d'une monnaie (il appelle ça “Give Yourself Credit”), ce que je ne trouve pas intéressant (puisque j'ai lu la TRM).

Mais je me vois bien, une fois par an, acheter tout ce dont je pense avoir besoin dans l'année. Ça aurait un côté rassurant aussi. Et même : marrant.

Et puis, ça ajouterait à la monnaie libre Ğ1 une couche d'efficacité supplémentaire dans le financement des trucs qu'on veut voir produits. On pourrait peut-être vraiment se passer des actionnaires et des prêts obligataires.

Quant aux accidents de la vie, bah, c'est la vie. Ça peut être utile d'essayer de prendre soin de sa santé, si on a réussi a identifier des corrélations fortes, et qu'on croît qu'elles sont des causalités (ne pas fumer, avoir plein de bons amis).