La charité sémantique a ses limites

Quand on parle avec les gens, ils emploient souvent des mots dans un sens qui n'est pas le nôtre, ou même utilisent indifféremment un mot pour un autre, sans trop se préoccuper de l'exactitude ni du niveau de précision du mot en question, en s'attendant à ce que leur interlocuteur (genre moi), comprenne ce qu'ils veulent dire, le déduise d'après la situation.

Et, “fair enough”, quand je dis à ma nièce de 8 ans « mets le couvert » et qu'elle ne met que les couverts (mais pas les assiettes ni les verres), je l'invite à observer le contexte de la requête pour comprendre ce qui lui est réellement demandé. Et, à sa décharge, je l'ai assez trollée sur la précision (à lui servir de l'eau dans son assiette, par exemple) pour qu'elle me trolle en retour. Il s'agit ici d'une situation de la vie de tous les jours ; rapidement tout le monde sait, lorsqu'on dit « mets le couvert », de quoi il retourne.

Mais sur d'autres sujets, c'est bien différent.

S'il faut, quand quelqu'un dit un truc, déduire qu'il veut dire un truc sensiblement différent, voire totalement contraire, c'est juste fatiguant.

C'est pas que je ne comprenne pas l'ironie, non, il ne s'agit pas de ça.

C'est que je trouve plus facile de parler avec les gens lorsque les mots ont le même sens pour eux que pour moi.

Bon, c'est sûr que la conversation de terrasse n'est pas censée être une dissert' de philo : on ne va pas commencer par une introduction pour s'accorder sur le sens des mots.

Mais lorsqu'on n'a pas la même définition des mots, on tourne rapidement dans des discussions infécondes, où on finit par se battre… sur le sens des mots.

On rejoue incessamment le mythe de la tour de Babel : on se bagarre parce qu'on croît parler la même langue, parce qu'on ne comprend même pas qu'on ne parle pas la même langue.

Les mots à la con

Il y a des mots que, clairement, il vaut mieux éviter comme la peste, comme le mot « intelligence », pour lequel chacun a sa définition propre, celle qui lui permet de se ranger dans l'ensemble des gens « intelligents ». On gagnerait, je crois, à ce que chacun utilise une autre façon d'exprimer ce qu'il veut dire par « intelligent », comme par exemple :

  1. vif d'esprit, cognitivement efficace : c'est la définition utilisée par les camarades de classe de ma nièce de 8 ans quand ils disent d'elle qu'elle est « la plus intelligente de la classe » ; c'est un peu ce que mesure un test de QI, donc c'est ce qui prédit la capacité la réussite académique, donc la réussite académique chez les gens qui veulent des diplômes
  2. qui sait s'adapter, dont le logiciel mental n'est pas sclérosé : c'est un peu la définition de Taleb dans Le Cygne Noir quand il oppose Fat Tony et Dr. John ; Jean-Pierre Petit, lui, l'énonce, de façon encore plus exigente (à 21:09) non comme la capacité à s'adapter (ce que sait faire un programme informatique), mais comme « la capacité à se reprogrammer »
  3. qui recherche des relations gagnant-gagnant (c'est la définition de Cipolla dans Les lois fondamentales de la stupidité humaine)

Le mot « intelligent » est très bizarre, car lorsqu'on dit « il est très intelligent », on est plutôt dans les défintions 1 et 2, par contre lorsqu'on dit « alors lui, il n'est vraiment pas intelligent », ça a souvent tendance à vouloir dire « lui, c'est un vrai connard », et alors on est plutôt dans la définition 3.

Comme le rappelle Olivier Auber dans son livre Anoptikon (en citant je-ne-sais-plus-quelle étude) : les mots ont des propriétés très très similaires aux particules d'un modèle du monde assez populaire (parce qu'utile) qui s'appelle « physique quantique ». On pourrait alors aller jusqu'à lire Jean différemment lorsqu'il écrit « Au commencement était le Verbe »… Mais je digresse…

Du technosolutionnisme

J'aimerais avoir un appareil de réalité augmentée, comme Xrai Glasses, ces lunettes qui sous-titrent les langues étrangères, mais pour traduit le français de quelqu'un dans mon français à moi.

De cette façon, lorsque quelqu'un dit « intelligent », les lunettes m'afficheraient, en fonction de l'émetteur du mot, de l'interlocuteur en face de moi, soit « vif d'esprit », soit « qui sait s'adapter ».

Mais peut-être ai-je déjà un train de retard, et que bien assez tôt les collégiens auront des dictées émoji.

Batailles sémantiques de diversion

On est en 2023, et de toutes évidences je ne suis pas le seul à me battre sur le sens des mots.

Car en ce moment en occident, la bataille fait rage sur ce qu'est un homme et ce qu'est une femme.

C'est bien.

Car pendant ce temps les gens ne se posent pas la question de savoir ce qu'est le profit, l'exploitation, et tous ces mots (maux ?) à mon sens beaucoup plus importants.

Et ça, même Ted Kaczynski, qui pourtant, dans La société industrielle et son avenir, s'était limité à une critique très partielle de la modernité, avait bien compris que les luttes sociétales étaient un allié objectif du « système ».