La possibilité d'une route

L'autre jour chez ma grand-mère j'ai allumé la télé et je suis tombé sur une chouette émission tirée d'une série documentaire qui s'appelle Les Routes de l'impossible.

Sacré truc, les routes.

Ce qui est intéressant avec les routes, c'est une des premières justifications pratiques de l'État. C'est souvent l'État qui construit les routes ; c'est sa fonction régalienne.

Et généralement, on a du mal à imaginer comment ces travaux pourraient être organisés par qui que ce soit d'autre que l'État.

Mais en Côte d'Ivoire (s13e07), c'est un peu différent : l'État n'entretient pas des masses les routes.

Alors les gens font comme ils peuvent. Généralement ils ne font pas (et c'est source de beaucoup d'accidents), mais il y a quand même un mec qui a décidé de prendre le problème à bras le corps :

Victime de la route, il rebouche les nids de poule

Et le plus intéressant dans tout ça, c'est qu'il a mis en place un système de financement participatif : les gens qui passent sur la route, qui l'utilisent, lui font des dons.

Ça m'a interpelé, parce que le système de financement participatif le plus innovant du XXIème siècle, SnowDrift, parle de routes lui aussi, mais pas pour en boucher les trous : pour en enlever la neige.

SnowDrift reprend le nom d'un concept de la théorie des jeux, qu'on appelle au choix “snowdrift game”, « jeu de la neige soufflée », stratégie du bras de fer ou encore chicken game.

Dans Fight Club, quand Tyler fait une tentative de suicide collectif avec 3 space monkeys dans la voiture et qu'il leur demande ce qu'ils auraient voulu faire avant de mourir, l'un d'eux répond “build a house”. Moi j'aurais répondu “build a road”.

Je pense souvent aux routes. Aux mecs qui bossent la nuit pour les construire. Au goudron que je ne trouve pas très joli. Aux hovercrafts qui permettraient de s'en passer.

En dilletante tout-à-tout, qui s'ennuie facilement, mais qui s'excite facilement aussi dès qu'il y a un brin de nouveauté, je me dis que j'aimerais bien un jour, une semaine ou un mois, aller construire une route. Faire un genre de chantier participatif. Faire ma part, mais de façon directe, pas en payant des impôts.

C'est une des figures du communisme, le genre de trucs dont parle Lordon (dans Figures du communisme ou dans ses vidéos) ou Léon de Mattis (dans Utopie 2021).

La vie serait tellement plus marrante avec beaucoup moins de division du travail.

Une vie où chacun serait, comme au paléolithique, un polytechnicien (celui qui maîtrise toutes les techniques de son temps), un être générique, qu'on ne peut tellement pas distinguer d'un autre sur la base de ses compétences, car tout le monde possède toutes les compétences nécessaires à sa reproduction matérielle, la reproduction de son soi, la reproduction de sa vie, et de celle de ses proches.

On l'a déjà fait : entre -6000000 et +500 (pour ceux qui descendent des Francs). On peut le refaire.

Une route est possible, même sans État.